Jurieu à présent s’apparaît dans le miroir avec les clairs yeux d’un jeune homme. Son regard est un miroir plus brillant, une eau profonde et fraîche mirant l’infini d’un ciel. Et il ne voit plus sa barbe blanche, sa toison de patriarche : le flot remonté du cœur lui met aux joues les roses ardentes de la vie. Et les images d’éternité se sont renouées.

— Exquise petite Albine, aube et midi de mes jours, symbole jeune de l’Etre impérissable, tu fis ce miracle de ressusciter celle qui, en partant, te confia à ma garde paternelle. Tu es deux fois Albine, toi en qui Albine revit, et toute la jeunesse du monde !

Les heures repassent. Il revit l’harmonieux hymen, leur chère solitude d’amour et de travail, le mirage d’univers que seule la mort avait pu rompre. Mais la mort n’est qu’un passage vers les métamorphoses : la vie seule règne et l’éternité en elle. Et il entend la douce voix des adieux : « Ne pleure pas… En la regardant, plus tard tu croiras que je te suis revenue. » Une ombre s’est levée et lui sourit, la forme même du corps aimable qu’eut Albine ; et des mains, comme alors, se sont jointes, et il croit sentir entre les siennes la petite main d’enfant qu’elle lui mit entre les doigts comme un legs, comme les petites mains délicieuses de son âme. Et Albine l’avait eu d’un premier époux, six ans avant qu’il l’eût prise pour épouse, à son tour.

Le flot s’est apaisé, la sève orageuse remontée du vieux cœur vert. Et Jurieu s’en va vers la fenêtre, il contemple le bel été des pelouses, la gloire des chênes centenaires, images des Forces éternelles. Déjà le jour est haut comme dans sa vie ; le soleil sous sa meule vermeille a broyé le matin ingénu. Il n’est plus que le blanc patriarche, le grand arbre bruissant d’ans et d’abeilles dans la forêt de l’Etre. Un calme merveilleux lui vient des siècles derrière lui.

Mais de nouveau la petite Chanson monte de la maison, semble monter du fond des âges. Il la connut au matin de la vie ; elle chantait le bonheur et elle s’appelait aussi Albine. Alors encore une fois le vieil arbre frémit jusqu’en ses racines. Le printemps est revenu, le flot de jeunesse et d’éternité, et la porte s’ouvre, il voit apparaître la Vierge comme autrefois lui apparut la Femme. Elle est presque nue sous la transparence des mousselines. Son corps ondule comme une vapeur d’argent venue des eaux ; ses gestes secouent dans l’air des parfums de roses. Il croit sentir l’odeur divine de sa vie.

— Vois, dit-elle, je les cueillis encore mouillées de rosée pour en parer cette table.

Il lui répond en souriant :

— Fleuris-en donc ces vieilles écritures comme d’un jeune symbole, comme du signe charmant de ta présence.

Maintenant, elle s’assied sur ses genoux et caresse ses joues chevelues ; les petites mains joueuses font un vent léger à ses lèvres. Il demeure troublé d’un délice profond, d’une peine délicieuse, et toute la terre a tremblé autour de lui comme pendant un mystère. Doucement, il lui ouvre les yeux, il contemple leur orient limpide, et un autre regard se lève.

Il croit entendre une voix :