— Et, dites-moi, repris-je après un moment — (je parlais comme en songe), — n’a-t-elle pas le pâle visage et les cheveux décolorés d’une enfant lasse de filer toujours à son rouet ?
Elle cessa de rire :
— Ah ! nous avons cru la perdre souvent. A dix ans, elle n’était pas grande en tout comme une poupée. Il fallait passer les nuits à la lever, à la coucher ensuite. On n’était jamais sûr qu’elle verrait venir le jour. Et c’est vrai, elle est pâle, c’est comme une petite image de la Vierge. Voici qu’elle va sur ses dix-sept ans. Avec mes gains, je lui achète des robes ou du lin, et comme ça elle file, elle file de la belle toile pour le jour où elle s’ira mettre en ménage, — de la toile toute blanche pour ses draps de mariée. Mais, attendez, je vais l’appeler. — Hé ! Leentje !
Un pas bientôt glissa le long des degrés — (encore une fois tintait le carillon au loin sur la ville) — un pas léger comme les notes de ce carillon descendant et remontant l’échelle des arpèges, et ces pas des agneaux sur les prairies en fleurs des vieux volets gothiques. Ensuite s’avança jusque près de moi en sa longue robe blanche, s’avança dans le cercle de lumière de la lampe une petite forme charmante, la grâce et la pâleur mêmes d’une vierge de Memling (mais elle ne portait pas le lys), les candides yeux d’améthyste et les fines mains translucides d’une vierge de Memling.
— Et si vous saviez comme elle chante ! s’écria la fille brune en se reprenant, par une vieille habitude, à rire.
— Au clair de lune (maintenant elle chantait, la petite fileuse) au clair de lune, avec des fils de lune, filait en un pré de lune, la princesse. — Ah ! personne ne sait plus son nom ! — Passa par le pré, en habits de lune, le fils du roi. « Ah ! lui dit-elle sous la lune, je file pour mon cœur un beau rêve couleur de lune. » Longtemps après, par le pré de lune, revint le fils du roi. « Ah ! lui dit-elle sous la lune, je file pour mon lit de noces de beaux draps de lune. » Encore une fois passa, en le pré, sous la lune, le fils du roi : « Ah ! lui dit-elle, c’est fini de filer le rêve et les draps ; maintenant avec ces fils de lune, je file mon suaire, mon beau suaire de lune, dit la princesse. » — Ah ! personne ne sait plus son nom ! Et quand une dernière fois revint le fils du roi, sur le pré séchaient les beaux draps de lune ; mais la princesse ne filait plus. — Ah ! filait dans la lune la princesse !
— Assez ! (étreint par une réelle douleur, je ne pus maîtriser ce cri.) Assez ! tous les lins sont filés. Il y a assez de toiles filées pour les suaires ! Et comment pouvez-vous nier qu’il y ait un cimetière proche de ce canal, un cimetière aux ossements pourris par les eaux de ce canal ?
Je m’aperçus alors que j’avais effrayé cette enfant.
— Oh ! (lui dis-je très doucement), il viendra, celui que vous attendez et qui vous mènera aux sacrements. Oui, il viendra, n’ayez point de crainte ; il viendra, le prince pour qui vous vêtirez vos blancs vêtements de lune ; et vous irez ensemble vous aimer dans la lune, — ô ma petite vierge, ô vierge que Memling eût peinte avec des couleurs de lune.
En sortant de cette maison (sur le seuil la fille brune à présent m’injuriait), j’entendis encore une fois le sanglot de la gargouille dans la nuit, encore une fois les oiseaux du carillon.