De ma fenêtre, je suivais au large, dans l’arène blonde, toute la péripétie. La pâte pétrie à point, le chef, planté droit à sa table, d’un rythme léger balançait son corps, se mouvait entre ses aides, recevant de l’un le moule vide que rapidement il remplissait et passait ensuite à l’autre. D’un pas ailé, un troisième volait l’étendre sur le sol, soigneusement ratissé et poudré de sable fin. Les mouvements étaient réguliers ainsi que le battement d’un pendule, sans trêve. Chaque fois qu’un moule partait, un autre arrivait ; l’homme prenait la terre, l’égalisait de sa raclette, recommençait. C’étaient des orbes, des ellipses cérémonieuses et réglées comme pour un liturgique devoir ; et l’ondulement des corps mi-nus faisait penser à la beauté cadencée d’un bas-relief.
Un peu plus loin se dressait la charpente du puits, un délicat édifice d’ais croisillés lignant le ciel. Un homme à chaque bout du cylindre se courbait, se relevait, faisait monter l’eau qui, par un chéneau, ruisselait vers le gâcheur en train de piétiner sa glaise. Au soir, tout le champ semblait dallé d’un carrelage frais.
Puis, avec les fours, la plaine changeait d’aspect : la sole s’était déblayée, les briques achevaient de se durcir en petits murs ajourés d’ouvertures. Des hommes ensuite traçaient un carré ; le charbon, à ras du sol, pétillait ; un rudiment de maçonnerie s’élevait toujours plus haut, enduit de glaise à l’extérieur. Maintenant les petits murs diminuaient, arrivaient à mesure s’engloutir dans la gueule du four. Et les hommes là-haut, debout par-dessus le lit de charbon exhaussé, d’autres en bas constamment se passaient des bannes de houille : dans le couchant, elle s’enflammait et volutait en écharpes de fumée.
Maigres et bruns, brûlés par les feux, tannés par le vent d’est, je les voyais prendre un bref repos vers le midi du jour. Un filet de fumée alors spiralait hors du toit des huttes. Une des fillettes apportait le brouet, et ensuite ils s’allongeaient, l’échine rigide, accablés par leur travail infatigable. La petite, à son tour, un visage de jeune animal sous des cheveux de lin, se couchait près d’eux ou nostalgique, reprise au souvenir du village, gagnait une lisière verte, l’ombre d’un pommier.
Bientôt l’horizon se hérissait de pylônes, comme la vision d’une cité des âges. Sous les étoiles, les hauts fours rutilaient avec le vol des petites flammes roses et bleues. Et des semaines encore passaient : les cônes, l’un après l’autre, s’éteignaient, tombaient à la mort dans la campagne silenciée où les grands paillassons ne viraient plus, sous les nuées pluvieuses, comme des ailes d’immenses oiseaux précurseurs de l’autan. Les briquetiers étaient repartis sans retourner la tête, tandis que derrière eux la Ville montait.
MANOU
Le vent léger remue du soleil et des parfums ; j’écris sous la tonnelle, dans le friselis des feuilles comme le bruit clair d’une source, comme le pétillement mousseux des sèves. Et un or délicat filigrane la blancheur de mon papier, met à mes doigts qui vont des anneaux mobiles. C’est le jeune printemps, l’âme tendre du monde. Il pleut une onde blonde, le fin arrosage d’une lumière miraillée aux pelouses, et devant moi, des tuniques pâles de jeunes filles ondulent au geste du tennis.
Manou ! cher souvenir des vingt ans ! Pourquoi mon âme de jeune homme te reconnaît-elle soudain aux miroirs de l’air, dans le tremblement diaphane de ces clartés d’après-midi ? Je ne suis plus seul : deux yeux, deux prismes du fond de moi-même se lèvent et me regardent. Ils reflètent la frêle dentelle des arbres ; une lueur vermeille les damasquine, la beauté même du paysage qui m’entoure, et comme là-bas, dans le grand jardin aux grilles d’or, un fin jet d’eau, une girande mince comme un lys y darde du vif et svelte et solitaire émoi d’un désir.
Manou ! âme énigmatique et qui à la fin s’éveilla ! Petite Galathée folle et sauvage, comme un libre esprit des grandes silves humaines, comme l’oiseau moqueur des orageuses futaies de la ville ! Alors aussi je contemplais tes yeux ; je n’y vis longtemps que la mobile vie d’un paysage extérieur, l’inconscience divine d’être la petite chose qui danse et qui rit comme les feuilles, comme les sources. Je n’y vis d’abord que cela ; tu étais la folle aventure de la graine venue on ne sait d’où, fleur ou herbe de pavé, et que pousse le vent et qui s’abat et qui ne voulait pas mûrir. Et puis un jour, comme aux velours verts de la vasque là-bas, l’onde claire et fuselée a jailli, l’eau du désir et des larmes. Où es-tu, Manou ? Sous un tertre pieusement fleuri d’un souvenir ? Sous la terre sèche et dure et les Saharas de l’oubli ?
Nous sommes venus ici. Je reconnais les vieux ormes qui, à la lisière des luzernes, ébrèchent un pan du ciel. Il y avait, à la pointe du bois, une maison basse et humide qui n’est plus. Quels cris tu poussas quand, doux cueilleur de tes baisers, j’osai te parler de la joie d’y vivre ensemble, pas trop loin du bois bleu où des geais grollaient tout le jour, où surtout un loriot, comme un musicien aux mains attentives à alternativement boucher les trous de sa flûte, sans trêve recommençait son petit sifflotement de quatre notes !… Et voici bien la tonnelle : un or léger dentelait à ta main comme les mailles d’une guipure de Venise. C’est la même sous laquelle j’écris : il passait un souffle aromal de printemps ; et tu voulus aller tourner sur les chevaux de bois. Ta tête tournait bien plus vite qu’eux, sous l’envol de tes frisons de soie grège : c’était aussi un moulin à verroteries et à musiques, dans un tourbillon d’éclats de rire et d’éclairs de dents. Et voici maintenant l’étang avec sa barque, ses dormants d’eau profonde sous le pasquillage des lentilles, ses franges d’iris hauts où se poursuivent d’ardentes libellules aux cuirasses d’émeraude et d’argent.