Mais aucune date ne se dessinait, nul indice que cette date existât. Toutefois il lui paraissait évident que quelque part, en un temps quelconque, en une ère indéterminée du temps, un équivalent breuvage l'avait saturé d'une plénitude d'irrécusables jouissances (un tel breuvage certes, bien qu'il acquît, après un retour vers le passé, la conviction que jamais cette mixture pimentée n'avait étanché aucune soif de sa bouche).

Autour de lui la crasseuse taverne et ses étranges consommateurs,—(ces trois hommes velus, d'une peau corroyée que semblait oindre une couche de goudron et dont les oreilles comme des halliers s'embroussaillaient de rouges poils en bouquets, car il n'y avait là vraiment que ces trois hommes),—le considéraient, leurs durs visages nébuleux tournés vers lui, leurs visages rendus nébuleux par la fumeuse atmosphère du lieu.

Lépervié, de son côté, les regardait, mais, tandis que deux seulement conservaient des apparences immédiates et tangibles, il n'apercevait le troisième qu'à travers le recul d'un très lointain paysage de mer irritée où cet homme se mouvait sur un navire au milieu des flots. À tout instant la tempête manquait submerger le navire, et il cessait enfin de voir la colère des eaux, ne distinguait plus que la marche de l'homme en d'inconnus pays ténébreux qu'il traversait d'un même pas de las sommeil sans jamais s'alentir et qui en des brouillards se fondaient derrière son ombre.

Pour quelque dessein connu de lui seul, il arrivait du bout du monde, il surgissait de la mort des âges, ce passager des mornes latitudes. Et, toujours usant en des chemins et des chemins la plante de ses pieds, il entrait en cette ville, poussait la porte de cette taverne, s'asseyait à la table occupée par les autres hommes. Pendant des périodes immémorables il avait navigué par l'horreur des mers, incédé par la désolation des pays, sans trêve marché pour arriver à la rencontre de Lépervié, dans ce bouge d'un grand port marchand où lui-même, vers la même heure, échouait.

Et pour le président, c'était à présent l'évidence d'un rendez-vous qu'aucune force humaine n'aurait pu lui faire éluder et vers lequel, à travers le temps et l'espace, des pôles opposés chacun était venu, chacun d'eux, commis à un impérieux destin, s'était mis en marche pour venir.

Un plus grand silence s'immobilisa sous les noires solives dans la trépidante lumière du gaz brûlant en des globes, quand l'homme, ni soudain ni lentement (tant tous ses mouvement semblaient l'un à l'autre soudés), quitta son escabeau, fit les six pas qui le séparaient de Lépervié et, avec un regard bienveillant, après s'être assis à ses côtés sur le banc, lui désigna d'un geste son verre qu'il achevait de vider.

—Non, merci, j'en ai assez, déclina à haute voix le président, en réponse à l'indubitable sens de la main tendue vers son verre.

Tout aussitôt il crut remarquer que les marins, restés à leur place, le menton dans les poings, le dévisageaient d'un air courroucé.

—C'est une erreur, insinua la voix mielleuse de l'inconnu, ce gin est excellent. Il en coulerait de pleines barriques dans les veines qu'on ne pourrait dire qu'on en a bu assez. De mon temps, je n'aurais pas reculé devant un lac de ce gin, un lac où des navires pontés auraient à l'aise naufragé.

Cette gasconnade amusa le président. Maintenant il s'efforçait, en le scrutant, de recouvrer le souvenir d'une ressemblance effacée, mais certaine; seulement il lui semblait que leur connaissance remontait à un autre âge, à l'âge de ce même homme parlant de son temps.