D'abord, pour déjouer les recherches, ils s'étaient tenus cachés dans une auberge hors de la ville. Le président, en peine d'argent, risquait une démarche chez son notaire (une avance de 5,000 francs pour l'achat d'un terrain, remboursable à la fin de l'an.) Avec ce viatique, consenti ingénument par le crédule tabellion, ils gagnaient Paris, partaient pour Marseille. Là, Lépervié résignait ses favoris; ensemble ils allaient se munir d'un complet pour elle, de vêtements de femme pour lui, et dans le coupé qui les emportait vers Nice, ils opéraient le définitif travestissement. De ville en ville, ensuite, ils assumaient l'air et le renom d'un couple inassorti, mais légitime, elle dissipée en la gaminerie d'un adolescent cueilli en ses prémisses, lui se grimant à l'imitation d'une matrone amoureuse et coquette (Rosine pour cet Alfred).

Ce suprême toxique leur avait été suggéré par Rakma pour raviver la monotonie d'une liaison que d'autres aiguillons, actuellement amortis, n'éperonnaient plus. Et ce stratagème, en effet, depuis près d'un mois, comme un condiment salace en un trop usuel ragoût, les amusait d'une reprise de leur vice en cette inversion frauduleuse de leurs sexes. Chaque matin, avec des fards, des onguents, un laborieux maquillage au crayon et au pinceau devant la glace, elle concertait les arrois de cette fausse féminilité de son blet et glabre visage. Alfred à son tour enfilait ses grègues, comprimait ses petits seins sous le gilet, endossait le veston. Et leur plaisir ne s'épuisait pas de caresser sous cette duperie de la vêture l'androgyne dont ils se leurraient l'un l'autre et qui toujours ne déroutait pas le soupçon.

Au début, une peine foncière, le mal d'un déchirement physique avait opprimé Lépervié pour cette fuite de la maison irréparablement déchue, par sa faute à jamais déchue et livrée au malheur. La veille de leur départ, une impulsion irrésistible, à la tombée du soir, le portait vers la triste rue. Il avait rôdé sous les fenêtres closes; son feutre abaissé jusqu'aux yeux, il était resté sur l'autre trottoir à considérer la clarté d'une lampe derrière les rideaux de la chambre à coucher de sa femme. (Ah! se disait-il, ce fut là, là! Ce fut là que s'entendit ce cri! Et que font-ils à présent? Que disent-ils? Peut-être ils parlent de moi?) Tout à coup le guet d'un voisin le mettait en fuite, il s'évadait par la nuit, en proférant le cri de l'enfant tout haut, en se criant, pour mieux en resubir la matérielle évidence, la pauvre clameur brève et souffrante.

Petit à petit ensuite les ruses de la maléfique artisane, en le surmenant d'aigus éréthismes qui le vidaient jusqu'à la fressure, du même coup lui déblayèrent la mémoire de ce suprême reliquat de paternité. Et une pierre sembla scellée sur le trou où s'était écroulé l'honneur de la famille, une pierre qu'il n'essayait plus de soulever, qu'elle ne voulait pas qu'il soulevât, tous deux couchés sur le lit de cette pierre, par-dessus la mort de la maison enfouie là!


Toute cette horrible nuit, elle l'avait excédé de ses pratiques enragées. Il gisait sur les draps, raide et froid, râlant un caverneux gémissement, les os rompus, les vertèbres comme raclées par les frottées furieuses d'une rape. Aux lueurs de la bougie, en ouvrant enfin les yeux, il l'aperçut qui, accroupie dans le lit sur les genoux, ses noirs crins en serpents ruisselants jusqu'à ses hanches nues, guettait la résolution de sa rigide agonie.

—Oh! implora-t-il, effrayé du dessein qu'il lisait dans son regard, laisse-moi... Va-t-en... Han! Han! je souffre... Han! je crève... Va-t-en, assez! Han! le dos!... Des épines, de la poix... Oh! oh! oh! que je souffre!

—Mais non, mon petit président, répondit-elle avec son affreux rire; ce n'est pas vrai... Il y a encore de la ressource.

—Va-t-en, laisse-moi. Han! tu veux donc,—heu! heu!—ma mort! Ô la rosse! Ô démon!

Elle prit à poignées ses cheveux, les torsa en tresse, et les lui roulant autour du cou,—(Ah! heu! tes mains comme des griffes, tes mains comme des ciseaux! Lâche-moi! Va-t-en! criait-il en se débattant)—le nouant ainsi qu'avec des lianes de poils, elle en gardait les bouts dans ses mains pour mieux l'y retenir contre sa gorge.