Lépervié pleura de vraies larmes en réintégrant ses habits d'homme.—Ah! cela m'allait si bien de n'être plus que ta femme! (Hein! aïe! qu'est-ce que c'est?) Je t'en prie, fais-moi ces boutons, attache-moi ces bretelles, je n'en viendrai jamais à bout. Ah! Alfred! mon Fred!
—Mais, dit-elle en riant, il n'y aura rien de changé. J'entends bien être toujours l'homme.
—Non, gémit-il en secouant la tête, ce ne sera plus la même chose.
À peine arrivé, Lépervié, découragé, courbatu, plus que jamais torturé de douleurs dorsales, alla consulter un empirique qui le drogua.
—Cet homme est un fourbe, lui dit Rakma. Il vous leurre de ridicules panacées. Au lieu de vous saturer d'engourdissants bromures, il vaudrait mieux expérimenter des stimulants. Votre maîtresse, si vous persistez dans votre indolence, n'aura bientôt plus rien à faire auprès de vous, et là, franchement, mon gros papa, je n'ai pas le tempérament d'une garde-malade.
—Eh bien! déclara Lépervié, à la fin agacé de ses gourmandes, honteux de toujours échouer sous ses caresses en des communions blanches,—consultons les rubriques énoncées à la quatrième page des journaux. Nous y trouverons bien l'adresse d'une officine secourable... Mais non, dit-il, fâché de n'y voir partout que des remèdes contre l'impuissance génésique, ce n'est pas mon cas... Je ne puis être suspecté de ce mal organique... Ah! voilà l'affaire, pensa-t-il en lisant l'annonce d'un cabinet spécial traitant la débilitation de la virilité.
Le véreux industriel, qu'il partait visiter, lui débitait un onguent et diverses thériaques. Mais cette thérapeutique demeurant négative, il s'ingéra à hautes doses des poudres cantharidées qui lui enflammèrent l'estomac et squammèrent sa peau de dartres violâtres. À force de s'en irriter le sang, il parvenait à récupérer une excitation dont encore une fois elle abusait pour lui infliger d'âcres et voluptueux sévices. Elle exagérait pour lui une cuisine poivrée des plus salaces condiments, lui prodiguait la truffe, le gingembre, le capsique, le carry, avait recours à de déshonnêtes expédients pour sensibiliser sa chair mortifiée, sinapismes bouillants, fustigeages, cautères. Il éprouvait alors le râclement d'une herse sur l'échine, la douleur d'un dépècement sous de rouges tenailles, des chocs de merlin lui pilant la nuque et lui concassant les reins, la cuisson de résines ardentes et de corrosifs acides qu'on lui eût lentement versés sous la peau.
Le spasme, longtemps différé, enfin éclatait parmi des cris et d'affreux gémissements; tout son squelette se disjoignait, craquait, pantelait, tandis qu'il évacuait une débile et sanglante nature. L'homicide Rakma sentait s'exaspérer durant ces crises son sauvage amour de la destruction. Pendant une minute, elle aimait à sa façon le triste débris sur lequel elle achevait d'assouvir ses luxurieuses colères. De son âme forcenée, de son âme impénétrable et forcenée, se levait une sombre joie, une aigre jouissance de tueuse savourant le forfait accompli, de broyeuse d'homme capable d'engloutir des races entières en son creuset.
À la longue, ces excitants déjouèrent leur espoir. Elle dut le violenter pour l'obtenir; il l'injuriait, ne cédait plus qu'à travers des jurons et des exécrations, une fureur d'impuissance qui ensuite se diluait dans des pleurs enfantiles ou s'éteignait en un total accablement.
Il en arrivait à la redouter comme son bourreau, geignait et larmait avec de petits cris sitôt qu'elle le touchait, tellement affaibli de sens et de volonté qu'il ne lui venait pas même la pensée de la fuir. Dans les intervalles de son morbide orgasme, il se plombait en de rigides stupeurs d'où le tiraient d'électriques pincements de ses nerfs pianotés par un mal subit, s'étirant et se recroquevillant comme des cordes de violon sous de frénétiques pizzicatis; et des silles de feu lui torpillaient le râble, le suppliciaient de la sensation de moxas collés à son derme.