—S'il était là à présent, pensait-il, je le prendrais dans mes bras; il me dirait ce qu'ils font à la maison... Ouf! c'est un grand jeune homme... (Non, non, il en vaut mieux ainsi, il m'aurait dit des paroles dures.) Et il y a aussi Paule, ma petite Paule... Elle avait alors seize ans... N'est-ce pas dix-huit? Ah! je ne sais plus, je ne sais plus, je ne peux plus me rappeler de rien.
—Si monsieur le président voulait s'appuyer sur moi, proposa un des huissiers passant par là, comme enfin, en s'arcboutant sur sa canne, il essayait de se relever.
—Oui, c'est cela... Votre bras... Un peu faible... Mais pas ce couloir-là... Sortons par les cours.
Dehors, l'huissier s'offrit à héler une voiture.
—Une voiture... bien, fit Lépervié, une voiture, c'est cela même.
En escaladant le marchepied, il jetait au cocher une adresse. Puis le fiacre démarrait; il tâchait de réagir contre le ressac violent des soupentes en se tassant dans les bourres des capitons. Mais des chocs brusques, quand après les asphaltes, le véhicule cahota sur le pavé, lui démolissaient le râble, se répercutaient en longues angoisses dans ses vertèbres moulues. Il cogna à la vitre, enjoignit au cocher de modérer son allure; et la voiture enfin se ralentissant, il se mit à observer les rues par lesquelles il passait.
—C'est singulier. Je ne me retrouve pas.... Et pourtant, ces rues me sont connues sans que je puisse leur donner un nom. (Mais pourquoi n'entrait-il pas? que faisait-il derrière cette porte? Un autre jeune homme pourrait-il à ce point lui ressembler?) Évidemment cet homme se trompe, s'écria-t-il subitement en constatant que la voiture tournait l'angle de la rue qui pendant vingt ans avait été la sienne.... Voilà bien l'épicier.... Voilà le boulanger.... Et là-bas la maison.
Il abattit précipitamment la glace.
—Cocher! vous foutez-vous de moi? Ce n'est pas ici, ce n'est pas cette rue....
L'homme tira sur les rênes.