Quelquefois il repense à l'autre homme; mais tout de suite il se secoue pour écarter ce souvenir pénible. Non! non! pas cela! Mais se laisser aller! Et c'est cette peine, encore: tout au fond de lui le lever confus d'une figure d'un autre âge, l'obstiné travail de cette figure comme en songe pour déchirer les limbes d'oubli qui la dérobent,—et l'apparition enfin en lui de la figure odieuse de l'aïeul paternel.
29 avril.—Le matin, en se levant, un vertige lui brouille la vue. Il veut se rattraper à la table: il l'entraîne et roule, comme assommé. Le médecin, appelé, diagnostique l'anémie, ordonne des toniques, prescrit surtout un grand repos. Une envie de dormir longtemps, toujours, le relègue au lit dans cette chambre d'amis qui désormais (il l'a dit à sa femme), sera la sienne. Et il dort tout un jour, toute la nuit qui suit ce jour. Nulle souffrance physique.
30 avril.—De l'adynamie. Il essaie d'écrire; mais les mots obstinément se dérobent ou récusent l'appropriation au peu d'idées qu'il s'extrait. Serai-je à ce point atteint, s'interroge-t-il, que j'aurais à redouter l'amnésie? De là, une passagère irritation avec tendance à la combativité. Quand sombre enfin le soir sur l'ennui las de la journée, la figure de l'aïeul le récupère; il voudrait la bannir; elle persiste. Le père de son père. Une vive intelligence, petit à petit excoriée et rongée par les plus terribles acides. Un médecin, un homme de rare science, et qui finissait dans la basse crapule. Jamais son père, honnête homme de mœurs sévères, magistrat exemplaire, n'invoquait cette lamentable arsouille, son désespoir et sa honte. Mais plus tard, un parent ébruitait cette vie scandaleuse. C'était chez le mauvais ancêtre comme une gangrène héréditaire, le mal d'une race fermentée et complexe—des soldats, des prêtres, des explorateurs, des gens de robe et d'affaires,—et que le sang furieusement travaillait pour la débauche et l'héroïsme. À peine marié, il s'acoquinait à une concubine; son père naissait pendant la courte accalmie d'un ménage ravagé. Une démence de ravalement ensuite l'internait en des débits ignobles, parmi la populace des porte-faix, s'amusant à les soûler comme lui;—de là il roulait à des bouges d'escarpes et de prostituées. Et vers la soixantaine, enflé de chair putride, tout corrodé et vitriolisé d'alcool, l'apoplexie l'assommait un soir, sur le seuil d'un bordeau. Luxure, ivrognerie, toute sa vie qui eût pu être glorieuse se résumait en cela—et l'ignomineuse crevation au bout, comme d'une bête périssant en son venin sur un fumier.
Toujours ces souvenirs odieux reviennent se dessiner sur la vitre claire, oh! trop claire à présent de son esprit, avec une netteté corrosive. Il se rappelle aussi qu'à vingt ans, il ressemblait tellement à ce ribaud éminent que son père l'embrassait quelquefois avec un poignant désespoir, lui disant: «Tu es mon fils et pourtant ce n'est pas à moi que tu ressembles!» et lui mouillant le front de ses larmes salées, comme si sous leur ruissellement il tentait d'effacer l'autre image, qui ensuite reparaissait.
—Ah! je lui ressemble bien plus à présent, s'écrie Lépervié en s'excitant à une haine violente contre cette mémoire détestée. Je le porte en moi, il est dans mon sang, il a ressuscité dans le triste homme que je subis. Ah! tout s'explique! Et nul rachat! L'arbre de ma race, sorti de ces entrailles pourries, à présent me pourrit mes propres entrailles.
31 avril.—Une nervosité inquiète, irritée, avec pincements à l'échine, démangeaisons à la peau, le malaise oppressé d'un homme suivi, la nuit, par une ombre qui lui emboîte le pas et derrière lui fait son geste, s'arrêtant s'il s'arrête, marchant s'il se remet à marcher.
Lépervié ne peut plus récuser l'endosmose, la circulation dans son organisme du vieil homme, de l'aïeul sorti du temps, échappé aux bandelettes du suaire et qui, par la transmission de l'esprit de péché, s'est recomposé au fond de ses moelles. À présent il s'avise du secret de ses révoltes antérieures, de ses inutiles combats avec quelqu'un qui voulait entrer, des graduels déchets de sa conscience où déjà l'intrus s'ingérait, où déjà il s'essayait au ton de commandement du maître.
À huit heures, après le dîner, une des servantes vient allumer la lampe de son cabinet. Il s'enferme aussitôt, prend derrière un rayon de la bibliothèque une poignée de livres à images (—Ah! qu'ils me suggèrent au moins un bref et amer plaisir dans cette vie sans espoir!)—en ouvre un qu'il feuillette, en quête de libidineuses turpitudes. Mais presque immédiatement, suspectant en cette basse curiosité l'immixtion du tentateur, il referme avec humeur le livre et, de peur de succomber une seconde fois, souffle la lampe. Tout à coup, dans la nuit de la chambre, éclaboussée de la lueur d'une fenêtre éclairée en une maison voisine, il voit apparaître un visage, le visage d'un homme qu'il n'aperçoit pas très nettement sur le fond de confuses ténèbres et qui pourtant, par la taille et les traits, ressemble à la répugnante figure qui, depuis deux jours, le visite. Chose singulière, il ne sent plus aucune irritation, il éprouve même une satisfaction à lui voir résigner son amorphie pour cette forme immédiate.
—Oui, c'est bien moi, dit l'apparition (sans que toutefois Lépervié voie remuer ses lèvres, et pourtant il est sûr que ces lèvres lui parlent). C'est bien moi. Le moment est venu (tu admettras que je n'y marchandai pas la patience), où tu peux me regarder. Plus rien ne s'oppose à ce que tu me regardes, puisqu'en me regardant, c'est encore toi que tu as dans tes yeux. Car toi et moi, nous sommes un.
—Soit, dit le président. Je te vois, je te reconnais. Tu es l'épouvantable drôle qui...