Elle jeta les bras à son cou…
— Georges, mon chéri !…
Alors, la sentant vraiment sienne en cet élan de tout leur être l’un vers l’autre, il s’enhardit à parler de lui.
— Pendant la traversée de Marseille en Égypte, maman avait fait la connaissance d’un personnage calé de là-bas ; alors, en arrivant au Caire, elle n’était pas embarrassée. On s’est installés dans un vrai palais, et pendant un temps, c’était une existence princière. Moi, je me prélassais là dedans comme si j’y étais né. J’avais une voiture à deux chevaux et trois nègres pour moi seul. Le bonhomme m’adorait et maman le menait au doigt et à l’œil. Puis, brusquement, il a claqué. Dire s’il était vieux, je ne le pourrais pas. Ces figures de macaques, couleur de jus de pruneau, ça n’a pas d’âge. Le fait est que du jour au lendemain, nous étions à la rue. Il était marié, il avait des enfants : ça n’a pas traîné, le coup de balai. Et là, maman qui aurait pu choisir dans un tas de nababs, elle a fait la boulette de se mettre avec un officier, un individu qui lui avait tapé dans l’œil, mais qui n’avait pas le rond. Ils vivaient d’amour et de sorbets. Moi, c’était la matraque qui me nourrissait. Deux fois j’ai filé, et la police du lieu m’a ramené. Enfin maman est tombée malade. Elle avait toujours un peu souffert du ventre. Elle est entrée à l’hôpital français et n’en est pas ressortie, vu que le cimetière est dans les murs… Je me trouvais absolument seul, parce que tu penses si le militaire m’avait retenu !… Pendant la maladie de maman, le patron du restaurant chez qui elle avait fait tant de fois des noces, du temps du macaque, m’avait recueilli. J’avais juste douze ans, je savais à peine lire et écrire, mais je dégotais bien et j’étais d’aplomb. Il m’a gardé comme petit chasseur. Deux ans plus tard, un Anglais me prenait chez lui. Ah ! là, je puis dire que j’ai connu la misère !… Quel chien de loufoque !… Il m’a fait donner le peu d’instruction que j’ai, mais quelles rossées ! En fin de compte, un de ses amis, un Égyptien celui-là, m’a enlevé. J’avais seize ans, à peu près. C’était moins dur que chez l’Anglais ; pourtant je ne me plaisais pas dans cette boîte-là, et comme ce n’était pas organisé ainsi que chez l’autre, quelques mois plus tard je m’échappais. Dame, là j’ai trimé… Je me trouvais à Alexandrie. J’ai fait tous les métiers de ceux qui n’en ont pas, jusqu’au jour où un autre Anglais m’a embauché pour un voyage dans le haut Nil. Jusqu’à dix-huit ans, j’ai couru de-ci de-là, j’avais appris à me débrouiller, j’entendais à peu près tout ce qui se parle. J’ai organisé des excursions… Enfin j’en ai eu assez de l’Afrique, je suis venu en Italie. Puis, en Suisse, en Angleterre, sur la Côte d’Azur. Dame ! je n’étais pas tous les jours pareil. J’ai connu des soirs où je ne dînais pas. D’autres fois, la fortune me souriait, et j’étais gentleman. A Venise, tiens, j’ai boulotté une trentaine de mille francs. Plus tard, j’étais bien heureux de trouver une place d’interprète dans les grands hôtels. J’ai été aussi croupier dans un casino.
Cady écoutait cette confession en silence, vivant toutes les douleurs cachées, peut-être demi-inconscientes, de cette existence. Lorsque Georges se tut, elle porta lentement la main du jeune homme à ses lèvres qui s’appuyèrent, humides et tendres, sur l’épiderme soigné. Il tressaillit et conclut avec émotion :
— Tu vois, je suis un pauvre diable… et tu comprends qu’il y a encore bien des choses que je ne te dis pas, que je ne peux pas te dire aujourd’hui, je t’assure.
Elle acquiesça gravement.
— Oui, je te comprends… Mais tu me les diras plus tard.
Doucement, avec une timidité gamine et souriante, il défaisait le corsage de la jeune femme.
— Tu permets ?