— En effet… mais septembre est écoulé.

— Quoi ! nous sommes en octobre ? s’écria Cady avec surprise.

Mlle Denise hésita, craignant d’impressionner sa petite amie en disant la vérité. Cependant, il faudrait toujours avouer !… Elle lança, le plus insoucieusement qu’elle put :

— Nous sommes le 18 novembre, aujourd’hui.

Cady resta stupéfaite. Ainsi, il y avait deux mois qu’elle gisait inerte, sans conscience !… Brusquement une gratitude, un remords immense gonflèrent son cœur.

— Mon Dieu, Denise, murmura-t-elle. Si longtemps !… Et vous ne m’avez pas quittée !… Vous m’avez soignée !… Vous avez tout abandonné pour moi… une étrangère… moi… Cady !…

Et, trop faible encore pour supporter la moindre émotion, elle se laissa retomber sur son oreiller, pâle comme une morte, la respiration coupée. Mlle Denise, très alarmée, se précipita à son secours, mit des sels sous ses narines, bassina son front avec de l’eau de Cologne.

Cady revenant à elle, la vieille fille se pencha, l’embrassa avec une tendresse émue, grondant doucement.

— Que vous êtes absurde, petite enfant, de vous émotionner pour si peu !… Allons, chut ! soyez sage ! ne parlez pas, ne pensez pas… Reposez-vous… Fermez vos beaux yeux et dormez.

Les paupières closes, l’esprit un peu en désordre, Cady rappelait laborieusement ses souvenirs, obtenant des images, des impressions, sans complète cohésion. Le temps qu’elle avait passé, cloîtrée dans le petit appartement du passage Porsin, lui apparut long comme un siècle ; tandis qu’elle attendait vainement, chaque jour, chaque heure, chaque minute, la réponse de Renaudin à son appel désespéré… Puis, brusquement, en s’éveillant, un matin, elle avait compris que c’était fini, que Victor l’abandonnait, qu’elle était irrévocablement seule dans la vie.