C’est dans cette période agitée que le futur maître du roman espagnol écrivit les œuvres d’imagination les plus vigoureuses de sa période valencienne. El Pueblo accueillit la plupart des contes qui forment actuellement les deux recueils intitulés: Cuentos Valencianos—qui en contient treize—et La Condenada—qui en contient dix-sept. Arroz y Tartana, son premier roman vraiment littéraire, et Flor de Mayo, furent d’abord des feuilletons du Pueblo. Puis, lorsque Blasco eut purgé la peine du bagne dont il va être question à la fin de ce chapitre, c’est encore dans le Pueblo que La Barraca, cette œuvre qui le fit connaître à l’Europe, fut publiée par tranches quotidiennes. Toutes ces créations, que l’on s’accorde à définir comme les plus fraîches et les plus attrayantes de notre auteur, ont cependant été composées dans le tohu-bohu d’une salle de rédaction de feuille populaire et sans autre prétention que celle de distraire la plèbe qui en formait la clientèle fidèle. Voilà ce qu’aucun critique n’avait songé à dire et l’observation méritait d’être faite. Le même garant de Valence que j’ai cité plus haut, me décrivant la façon de travailler de celui qu’il appelait alors «el jefe»[24], m’a dit, à la lettre, ce qui suit: «Il ne se couchait que plusieurs heures après le lever du soleil. Sa vie normale commençait donc dans le milieu de l’après-midi. A la nuit tombante, je le trouvais installé au journal. Il faut que vous sachiez que la rédaction du Pueblo était installée dans une vieille bâtisse du XVIe siècle, avec un énorme salon, dont des colonnes salomoniennes soutenaient le haut plafond. Dans cette pièce gigantesque, la caléfaction n’existait pas et les fougueux rédacteurs y tremblaient, l’hiver, d’un froid humide. Blasco avait installé sa table à l’un des angles de ce hall. Son travail était haché d’interruptions, obligé qu’il se voyait de recevoir à tout instant les coreligionnaires qui, seuls ou en groupes, venaient le consulter. Ce n’est guère que passé minuit qu’il commençait à être délivré de ces visiteurs enthousiastes. Jusque vers trois heures du matin, il continuait la rédaction, classant les télégrammes de la dernière heure. A partir de trois heures, il restait seul, dans le hall plongé dans une obscurité que coupait sa petite lampe[25]. C’est alors qu’il écrivait ses contes, ceux que vous savez, et aussi cette merveilleuse histoire d’amour qui s’appelle: Entre Naranjos. Sous lui trépidait notre vieille presse, cependant qu’aux fenêtrages du salon immense, l’aurore aux doigts de rose teignait de vives nuances les vitres anciennes. Son existence était d’une laborieuse monotonie, entrecoupée, comme seuls incidents notables, d’excursions forcées aux geôles de la ville et même—à la suite de voyages de propagande politique en ces deux cités—à celles de Madrid et de Barcelone. Il vivait dans la plus extrême pauvreté, ayant perdu tout son avoir dans cette mauvaise affaire du journal à maintenir et, d’autre part, ne gagnait rien avec la plume, vu qu’il ne disposait pas du temps nécessaire pour écrire ailleurs qu’au Pueblo. Il soutint aussi de fréquents duels avec ses adversaires politiques.»

Ces duels sont restés célèbres en Espagne et l’auteur de l’article dédié à Blasco Ibáñez au T. VIII de l’Enciclopedia Espasa—publication de premier ordre, qui fait honneur aux éditeurs barcelonais qui l’entreprirent et sauront la mener à bien—a cru devoir rappeler comme particulièrement sensationnels ceux qu’il eut avec D. R. Fernández Arias, directeur de la feuille des officiers espagnols: La Correspondencia Militar, et avec le général Bernal. Je raconterai, plus loin, celui, plus fameux encore, avec certain lieutenant de la Sûreté, à Madrid. Mais, avant d’en venir à cet incident, il en est un autre que je dois conter et dont les conséquences furent d’une gravité extrême pour Blasco. C’était en 1895—lors de la seconde et dernière guerre d’indépendance de l’île de Cuba contre l’Espagne. On sait que la perle des Antilles, après un premier essai de rébellion en 1868, dompté par Martínez Campos, s’était soulevée de nouveau sous la direction du général cubain Gómez, déjà impliqué dans le soulèvement de 1868, et de l’avocat D. José María Martí, ainsi que du patriote D. Antonio Maceo. Blasco Ibáñez voulait que fût reconnue l’indépendance de Cuba et, par suite, s’opposait à la continuation d’hostilités parfaitement inutiles—on ne le vit que trop dans la suite. Son maître, Pi y Margall, soutenait, d’ailleurs, la même thèse que lui: avec cette différence, toutefois, que le disciple, plus jeune et plus agressif, tendait aux solutions extrêmes et, ne se bornant pas à exposer des doctrines de cabinet, n’hésitait point à descendre dans l’arène des réunions publiques, où le leit-motiv de ses discours était que l’Amérique espagnole s’étant séparée de l’Espagne depuis un siècle après des luttes aujourd’hui oubliées, il n’y avait pas de raison sérieuse de s’opposer à ce que Cuba suivît cet exemple, puisqu’au bout de l’émancipation, l’amitié entre la mère-patrie d’antan et ses filles affranchies était chose certaine. Mais le gouvernement central madrilène ne l’entendait pas ainsi, d’autant plus que le mouvement de protestation populaire avait vite pris un caractère d’émeute, parce que, le service militaire obligatoire n’existant point alors en Espagne, c’étaient les fils des pauvres seuls qui, ne pouvant se racheter contre argent sonnant de leur devoir de servir, étaient forcés d’aller, en vertu du tirage au sort, défendre à Cuba les privilèges de quelques gros fonctionnaires de la Couronne. Blasco Ibáñez lança donc le cri: «¡Que vayan todos á la guerra, ricos y pobres!»[26], interprétant ainsi la commune pensée du peuple. Dès lors, les manifestations s’exaspérèrent et les femmes, en particulier, commencèrent à s’opposer violemment à l’embarquement des troupes expéditionnaires. Dans une de ces manifestations, organisée par El Pueblo et son rédacteur en chef à Valence, la protestation dégénéra en combat, où les gardes à pied et à cheval se virent repoussés par la multitude, et perdirent, malgré qu’ils se défendissent à coups de sabres et de fusils, plusieurs des leurs. La ville fut mise en état de siège, la loi martiale proclamée et Blasco décrété de prise de corps par les autorités militaires, heureuses de pouvoir enfin, une bonne fois, se défaire d’un redoutable ennemi. Il serait superflu de s’arrêter ici à considérer ce qui fût advenu de Blasco Ibáñez, si sa capture eût été réalisée à l’issue de cette échauffourée. Le cas d’un certain Francisco Ferrer, Catalan d’Alella, fondateur de la Escuela Moderna et fusillé, le 13 Octobre 1909, à Montjuich, comme instigateur de la Révolution à Barcelone, est encore trop frais dans toutes les mémoires pour que j’insiste. Mais les marins et les pêcheurs du port de Valence, de tout temps grands enthousiastes du jeune romancier, eurent le bon esprit de le tenir longtemps caché dans des antres secrets qui servent bien souvent aux contrebandiers, jusqu’à ce qu’une certaine nuit, déguisé en matelot, le proscrit, dont la tête était condamnée, utilisa le départ d’un bateau se rendant en Italie pour, à une grande distance de la côte, passer à bord et échapper ainsi aux poursuites.

Son séjour de plusieurs mois au «pays de l’art» permit au fugitif de parcourir en tous sens la péninsule et d’en visiter, quoique sans argent, les principales curiosités, réalisant de façon fort imprévue le plus cher désir de tout véritable homme de lettres, et, dans son cas particulier, un vœu qu’il caressait dès l’enfance. Depuis, il est retourné, et à diverses reprises, dans la Péninsule Italique, en y jouissant de tout le confortable d’un voyageur aisé. Il n’y a point éprouvé la fraîcheur, ni la vivacité des sensations de ce premier voyage forcé, où il n’avait pour tout bagage qu’une modeste valise et se voyait contraint de se priver du plus essentiel, s’il voulait ne point être rapidement obligé de mourir de faim. Tous ces enthousiasmes ont pris corps dans une suite d’articles envoyés au Pueblo et qui, réunis en volume, sous le titre: En el País del Arte (Tres meses en Italia)[27], volume souvent réimprimé depuis 1896, contribuèrent à lui conquérir, en Espagne, un renom de paysagiste et de descriptif aux touches vigoureuses et évocatrices, suggérant la vie avec de simples mots et la rendant aussi nettement que, si au lieu d’une plume, il eût manié le pinceau. Cependant les événements qui se précipitaient, en Espagne, par suite de la déroute cubaine, avaient vite fait oublier le choc sanglant de Valence. Blasco put ainsi revenir en cette ville, mais en y restant soumis à la surveillance des autorités militaires, qui ne le perdaient pas de vue.

A peu de temps de là, les émeutes recommencèrent de plus belle et des bandes républicaines se mirent à battre la campagne. Ce prétexte futile parut suffisant pour, de nouveau, incarcérer Blasco et lui faire le procès qu’avait évité sa fuite en Italie. Dans une caserne d’infanterie siégeait un conseil de guerre, entouré de tout l’appareil martial coutumier. Blasco y comparut entre une haie de baïonnettes. L’accusateur, un colonel, réclamait pour lui la peine de quatorze ans de bagne. L’accusé négligea de rien dire pour sa décharge. Il fut pourvu du défenseur d’office, prévu par la loi et n’ajouta pas une parole à son plaidoyer, sachant que c’eût été peine perdue. La délibération des colonels qui constituaient le tribunal, fut longue et entrecoupée de nombreuses consultations des supérieurs. Quand la sentence fut enfin arrêtée, les ombres de la nuit avaient envahi le ciel de turquoise de la Huerta. Dans une cour de la caserne, à la pâle lumière d’un falot, Blasco apprit que la justice des officiers l’estimait digne d’apprendre à mieux observer l’ordre social par eux incarné, non pas, comme c’eût été logique, dans une forteresse, mais, et en dépit des dispositions légales, au presidio, entre des assassins et des voleurs. Dans cet enfer d’ignominie et de servitude, Blasco Ibáñez est resté plus d’un an et, aujourd’hui encore, il ressent, à parler de ces jours néfastes, comme la glaciale sensation d’un sépulcre lui tenailler le corps. L’édifice où on l’enferma a été démoli. Il était situé dans le vieux Valence, entre un lacis de tortueuses ruelles où jamais ne pénétrait un rayon de soleil. Construite pour héberger quelques douzaines de moines, cette geôle donnait alors asile à plus de mille détenus. Afin d’éviter des contagions trop naturelles avec une telle agglomération de chair humaine, on procédait, chaque jour, à un lavage à grands flots de l’édifice, comme sur le pont d’un navire. Mais ces arrosages continuels y faisaient régner une telle humidité, que la vieille bâtisse rendait l’eau par tous ses pores et qu’une malsaine buée se dégageait de ses murailles, engendrant des miasmes pestilentiels. Du fond des puits qui servaient de cours, les forçats contemplaient d’un œil avide le lointain reflet solaire, qui, à midi, dorait l’arête des toits voisins, sans jamais se risquer à descendre dans ces fosses d’abomination et de désespoir. La marche, de plus en plus déplorable, de la guerre cubaine avait eu pour effet—comme il arrive toujours en de telles circonstances—de redoubler les rigueurs officielles, déjà extrêmes, à l’endroit de Blasco. Le personnel des gardiens du bagne, sachant que, s’il était là, c’était à cause du peuple, dont ils étaient, le traitait avec tous les égards possibles. La pâle troupe des galériens, où quelques monstres à l’horrible passé figuraient, n’avait pas tardé non plus à subir l’ascendant moral de ce grand conducteur d’hommes et à le respecter, avec cette déférence qu’impose, aux pires scélérats, le contact d’une nature supérieure, s’efforçant même, par une émulation touchante, de lui rendre, dans la mesure de leurs faibles moyens, sa situation plus sortable. Mais le gouvernement activait la surveillance et donnait des ordres précis. Blasco était l’ennemi de la patrie. Il devait être soumis au régime le plus rigoureux. Parce qu’il avait voulu la liberté de Cuba, on exigea que les quelques douceurs dont l’administration l’avait gratifié, fussent impitoyablement supprimées. Plus de livres, plus de papier, plus de crayons pour cet outlaw. Ni lecture, ni écriture pour ce paria. Il eut sa merveilleuse chevelure, trophée de virilité exubérante, rasée. Il porta l’uniforme infamant de la chiourme. La seule faveur qui fut maintenue, et encore à la condition expresse de rester secrète, ce fut de lui permettre de coucher à l’infirmerie, où mouraient les phtisiques, victimes de l’effroyable discipline de ces lieux.

Blasco Ibáñez n’a pas cru devoir écrire, comme Silvio Pellico, ses Prisons. A peine trouve-t-on dans ses contes quelque directe allusion à l’horreur des presidios en Espagne. Ainsi, dans celui qu’il a intitulé: Un funcionario, p. 99 de son recueil: La Condenada, et le conte même qui a donné son nom à ce recueil, p. 5. Dans le premier, il décrit la vie du bourreau de Barcelone, qui, une certaine nuit, avait logé près de lui au bagne. Dans le second, il relate les impressions qu’il avait gardées d’un pauvre diable de condamné à mort, avec qui il s’était entretenu plus d’une fois, à travers la grille de son cachot. Peut-être, enfin, faut-il encore rattacher à ces souvenirs le petit récit où figure un golfo[28] incarcéré: La Corrección, p. 133 des Cuentos Valencianos. Mais, dans ses romans, rien, absolument rien ne transparaît de cette période, qui reste encore aujourd’hui le cauchemar de Blasco. Cependant l’opinion espagnole s’était émue en présence du cas de cet écrivain, déjà assez célèbre, que l’on traitait en criminel de droit commun. Un mouvement de protestation nationale s’esquissa. A plusieurs reprises, l’Association de la Presse réclama du gouvernement de Madrid l’élargissement du détenu, jusqu’à ce qu’enfin son président d’alors, D. Miguel Moya, journaliste bien connu et d’un réel talent, obtint de la Reine Régente l’indult du forçat. Blasco Ibáñez avait passé un an et plusieurs mois en captivité, une captivité dont le lecteur a bien compris toute l’horreur. On ne l’élargit qu’à condition qu’il résiderait à Madrid et viendrait se présenter chaque matin au bureau de la Place. De cette façon, cet homme dangereux restait à portée de l’autorité, qui avait juré, comme on dit, d’avoir sa peau et le voyait à contre-cœur lui échapper. Il importe, à ce propos, de dissiper une erreur commise par le traducteur déjà cité, M. F. Ménétrier, qui, dans la courte notice à laquelle j’ai renvoyé, prétend que Blasco Ibáñez fut amnistié au bout de neuf mois; après quoi, il se serait fixé près de Torrevieja, où il aurait écrit la plupart des nouvelles recueillies ensuite sous le titre: La Condenada; après quoi, enfin, et à un an de là, il serait revenu, en 1898, à Valence pour y être élu député et y composer La Barraca. En réalité, il n’écrivit pas une seule ligne à Torrevieja, port de mer entre Alicante et Carthagène, dont les salines sont connues. Il n’y passa qu’un mois, pour y prendre des bains, avec la permission spéciale de la Capitanía General de Madrid, séjour sans importance qui précéda, en effet, de peu sa nomination de député.

Cette nomination, acte spontané du peuple de Valence et effectuée à une énorme majorité, transformait incontinent la victime en personnage officiel, couvert par l’immunité parlementaire. Mais elle ne faisait nullement de Blasco un politicien, dans le sens que l’on donne ordinairement à ce vocable. Les défauts du parlementarisme—dont la nuance espagnole ne laisse pas d’être tout à fait sui generis—et le caractère conventionnel des partis, devenus une sorte d’entité légale, n’ont jamais eu le don de le séduire. Enthousiaste romantique, il a été un agitateur républicain, capable de donner sa vie pour son idéal, mais a toujours ressenti, pour la comédie parlementaire de Madrid, une répugnance instinctive. Si, dès l’enfance, l’atmosphère romanesque des conspirations l’avait séduit, le rêve de devenir député n’avait, par contre, oncques hanté son cerveau. Mais il n’en accepta pas moins, avec reconnaissance, cette investiture qui le mettait à l’abri des coups sournois d’ennemis qui, procédant jusqu’alors avec un arbitraire tout-puissant, se voyaient maintenant arrêtés par le caractère intangible du représentant de la nation, d’autant plus qu’à cette époque le Parlement espagnol concédait fort rarement l’autorisation préalable d’arrestation d’un de ses membres. J’ai entendu conter, sur Blasco Ibáñez député, une jolie anecdote, dont, cependant, je n’oserais garantir l’authenticité, puisque, le jour où je la rapportai au maître, il se borna à sourire. Néanmoins, étant donné son caractère, je la considère comme fort vraisemblable. Il avait alors trente ans et travaillait plus que jamais pour la cause républicaine. Or, son parti se trouvait préparer, avec la complicité de certains généraux, un grand mouvement antimonarchique, dont le succès paraissait alors assuré. Beaucoup d’officiers supérieurs avaient juré de tirer l’épée pour la Cause et le coup eût peut-être abouti, si, comme toujours, le gouvernement, averti à l’instant critique, n’eût recouru au biais ingénieux de doter de grasses sinécures ces chefs mécontents, lesquels, naturellement, se rangèrent ipso facto aux côtés de la royauté. Mais, quand ils étaient encore dans toute la ferveur de leur zèle révolutionnaire, il y avait eu, une nuit, une assemblée secrète, qui s’était prolongée jusqu’au matin et à laquelle avait assisté, naturellement, Blasco. On y avait réglé jusqu’en ses moindres détails l’acte libérateur. On était allé jusqu’à dresser la charte et établir les cadres du nouveau régime, en s’en répartissant les divers portefeuilles: «Vous, Blasco, dit le président du conciliabule, il faudra que vous vous chargiez de l’Instruction Publique, non pour l’Instruction en elle-même, mais à cause des Beaux-Arts, qui en dépendent...»—«Moi, répliqua l’interpellé avec stupeur? Quelle plaisanterie! Je n’ai jamais songé, pas même en rêve, à être converti en ministre. Si vous tenez absolument à ce que je sois quelque chose dans votre combinaison, envoyez-moi, de grâce, comme ambassadeur à Constantinople et permettez que j’emmène avec moi, à titre de conseillers d’ambassade, un groupe de jeunes écrivains...»

Cette boutade, si jamais elle fut prononcée, renfermerait une vérité profonde. Et c’est celle-ci: que Blasco Ibáñez n’eût pas été homme de gouvernement. En tant que chef de parti, sa situation ne laissait pas d’être singulière. Son titre, en effet, était purement nominal. En vérité, qui commandait, c’était son état-major et lui, ne faisait qu’obéir à ses subordonnés. Combatif avec l’ennemi, il n’était plus, au milieu des siens, qu’un bon camarade, d’un libéralisme anarchique. Il ne manquait jamais, après avoir communiqué une décision, d’ajouter aussitôt: «Esto es lo que yo considero mejor, pero si ustedes opinan lo contrario, yo les seguiré, ocurra lo que ocurra...»[29]. Beaucoup d’apparentes sottises, de pas de clerc dans sa vie politique ont été commis sciemment, à seule fin de ne pas contrarier ceux qui l’entraînaient à leur remorque. Quelques hommes astucieux et d’un sens pratique aigu exploitèrent habilement cette faiblesse pour, vivant à l’ombre du maître, faire profiter leurs combinaisons égoïstes du prestige populaire de Blasco et confisquer à leur avantage cette partie imposante de l’opinion publique ralliée autour de son nom. C’est à l’un de ces arrivistes sans vergogne qu’est attribuée une phrase qui peint en pied cette tourbe impudente. Comme on lui demandait pourquoi il se refusait à obtempérer aux consignes du patron, il répliqua cyniquement: «Les chefs véritables du parti, c’est nous.»—«Mais alors, fut-il objecté, que devient, dans ce système, D. Vicente?»—«Don Vicente, c’est le héros!» Réponse qui dégage toute la moralité de cette période. Le héros était bon pour recevoir les coups et souffrir les privations. Quant aux profits, ces Messieurs de l’arrière-garde s’en étaient généreusement réservé le monopole.

Durant six législatures successives, Blasco Ibáñez représenta Valence à la Chambre espagnole. Si son titre de député le mettait à l’abri des persécutions que lui eût valu son activité politique, en revanche le contact familier avec ceux que l’on pourrait appeler les professionnels de cette même politique, agit sur lui à la façon d’un révulsif. Peu à peu, ses illusions d’agitateur s’évanouirent, à la pratique quotidienne de la comédie parlementaire espagnole, en même temps que disparaissaient de l’arène les derniers officiers républicains, jadis si nombreux dans l’armée. Sous la régence de Marie-Christine, l’armée espagnole offrait ce spectacle curieux que, contre toute logique, c’étaient les vieux officiers, colonels ou généraux, qui se montraient partisans de la République, ou, du moins, d’un libéralisme avancé, et qu’au contraire, les jeunes sous-lieutenants ou capitaines étaient monarchistes et conservateurs. Une telle anomalie s’explique, si l’on songe que les vieux avaient pris part à la révolution de 1868—qui fit descendre du trône l’autre Marie-Christine, non d’Autriche celle-là, mais de Bourbon—et qu’étant morts, en majorité, après les guerres coloniales, le peu qui en survivaient se rallièrent à la monarchie d’Alphonse XIII, lorsque celui-ci, à l’âge de seize ans, en 1902, eut pris possession du pouvoir royal: les uns par découragement, les autres par intérêt. Blasco, qui menait de front le métier de député et celui de conspirateur, lorsque toute possibilité de réaliser ce rêve républicain qu’il avait si tenacement caressé, lui fut apparue irrémédiablement chimérique, voulut laisser là la politique et refuser le mandat de député. La sixième fois qu’il fut nommé, son dégoût était si manifeste qu’il apparut clairement qu’à la prochaine législature, ses électeurs n’auraient plus raison de sa volonté. Je ne ferai pas l’histoire des luttes intestines, des envies, des rivalités, des trahisons qui, alors, empoisonnaient sa vie et qu’il considère aujourd’hui de très haut, avec un sourire où l’ironie se mêle à l’effroi. Une phrase de lui suffit à caractériser son attitude actuelle à l’endroit de ce lointain passé. C’est cette simple, courte et éloquente exclamation: «¿Y yo he podido vivir así?»[30].

Vers 1909, comme ses mandataires insistaient pour qu’il acceptât, une septième fois, d’aller les représenter à la Chambre, Blasco Ibáñez leur fit, en résumé, le discours suivant: «Il y a, en Espagne, vingt mille Espagnols qui peuvent être députés et remplir leur rôle aussi bien, sinon mieux que moi-même. En revanche, il en est un peu moins qui soient capables d’écrire des romans passables. De grâce, permettez-moi de suivre enfin ma voie véritable!» Cette décision n’impliquait nullement une renonciation à l’idéal politique d’antan. Ceux qui connaissent intimement Blasco Ibáñez savent que c’est un grand romantique et que la plus amère déception de son existence, ce sera peut-être de voir venir la mort en sa demeure, sans avoir vu venir auparavant la République en Espagne. Et je ne crois pas me tromper en affirmant qu’au contraire, la plus grande joie de sa vie consisterait pour lui à atteindre l’extrême vieillesse, à servir, drapeau vivant, de symbole aux masses libérées de son pays et à tomber, tel le vieux héros des Misérables, en dernière et sublime victime sur la dernière des barricades de la révolution triomphante...

Mais, avant de clore le chapitre où se termine le long épisode parlementaire de Blasco Ibáñez, ne faudrait-il pas que je narre—puisqu’il rentre dans cette période—le duel avec le lieutenant de la Sûreté dont j’ai parlé plus haut et qui ne fut que l’un des nombreux incidents de sa carrière de député agitateur, plusieurs fois blessé—et deux fois très grièvement—dans ces rencontres que l’intempérance de son langage lui attirait? Cependant, comme ce récit a sa place naturelle au chapitre V, je terminerai sur une historiette d’un autre genre, qui montre combien le métier du leader républicain, obligé bien souvent à outrer son attitude et ses discours pour contenter ce même peuple dont il tient son mandat, peut nuire à la carrière d’un écrivain. La Barraca, Cañas y Barro et La Catedral avaient été rédigées dans des séjours alternés à Madrid et à Valence. Puis Blasco s’était installé dans le petit hôtel voisin de la Castellana, qu’il finit par acheter, et c’est là qu’il avait écrit El Intruso, La Bodega, La Horda, La Maja desnuda, Sangre y Arena et Los Muertos mandan. Ce dernier livre, qui porte la date de Mai-Décembre 1908, clôt l’ère madrilène. Car Luna Benamor, publié en volume au printemps de 1909, date, sous forme des six contes et des cinq esquisses qui complètent cette touchante nouvelle, d’époques diverses, mais antérieures. Il faut dire, pour expliquer la composition de ces six romans en cinq ans—de 1904 à 1908—, que le sixième mandat de député de Blasco Ibáñez avait été presque platonique, vu qu’il n’allait même plus aux séances de la Chambre. La Barraca, après avoir paru dans El Pueblo, avait été réunie en un modeste volume dont il ne s’était vendu que quelques centaines d’exemplaires. Puis El Liberal de Madrid, alors le journal le plus lu d’Espagne, l’avait redonnée en feuilleton. Cette fois, le succès avait été franc et la vente considérable. Quand parut Entre Naranjos, en 1900, les amis du romancier lui offrirent un grand banquet dans les jardins—aujourd’hui disparus et en partie occupés par la nouvelle Poste—du Buen Retiro. Pérez Galdós, le patriarche du roman espagnol, présidait cette fête, où de nombreux auteurs prirent la parole et à l’ornementation de laquelle avaient été conviés les artistes valenciens résidant à Madrid. Ce fut la cérémonie dont le retentissement devait être grand et qui ne contribua pas peu à accréditer le renom de l’écrivain. Cependant, je tiens d’un libraire bien connu de la capitale espagnole que, fort après cette époque, à peu près chaque fois qu’il lui arrivait de recommander une œuvre de Blasco à sa clientèle aristocratique, il en recevait presque infailliblement une réponse dans ce genre: «Pero este Blasco Ibáñez, ¿es pariente del diputado republicano?»[31]. Et, sur l’affirmative que c’était le même homme, le monsieur et la dame distingués laissaient tomber dédaigneusement un livre jugé indigne de tout intérêt...