Cette étrange existence connaissait cependant des heures de trêve, consacrées au démon d’écrire. Mais de telles proses n’avaient rien de littéraire, conditionnées qu’elles étaient par une fin de propagande politique. Ce Don Quichotte de la République n’avait alors pour Dulcinée que la farouche maîtresse de Danton et les livres de chevalerie qui lui avaient tourné la tête s’appelaient Mignet, Michelet, Lamartine, et autres moindres historiens de notre Révolution. Comme le héros de la Manche, il entendait vivre son rêve. «Je me couchais, m’a-t-il avoué, avec les Girondins de Lamartine; je déjeunais de Louis Blanc et un tome complet de Michelet constituait mon repas principal. Le cycle de mes jours était tracé. Je serais le Danton de l’Espagne, puis je mourrais...» Je disais tout à l’heure que les proses de Blasco Ibáñez n’avaient rien de littéraire. Les vers qu’il composa à cette période de son existence l’étaient-ils davantage? Car il importe de marquer qu’il rimait alors pour la République. Et rien ne s’oppose à ce que soit admise l’hypothèse qu’à travers ces rimes passait un souffle d’ardente sincérité, qui en conditionnait la relative beauté. D’autres vers, que Blasco Ibáñez consacra, avant d’avoir atteint vingt ans, à des Philis moins irréelles que la Déité de la future République d’Ibérie, je ne saurais rien relater ici, si ce n’est qu’ils furent nombreux et qu’ils sont religieusement couverts par le voile profond du mystère, de ce mystère que l’auteur a toujours gardé sur sa vie sentimentale et ses aventures passionnelles. Il n’est certes pas de ceux qui accommodent les cœurs brisés à la sauce passe-partout de la fiction romanesque et ses propres amours ne lui ont jamais servi à pimenter sa littérature. Si, dans quelques-uns de ses romans, il se dégage, encore que rarement, comme un relent affaibli de personnelles expériences, l’on peut être sûr que ces pages autobiographiques s’y sont glissées par une sorte de mouvement réflexe et contre la volonté de l’auteur. Mais, pour en revenir à ses vers d’amour, s’il n’en a rien gardé, je sais, moi, que quelques-unes des femmes qui les ont reçus, et qui vivent encore, quelque part, en Espagne, les ont conservés et les relisent parfois, avec une muette extase, dans le silence des lourds étés, alors que, devenues épouses vertueuses et matrones procréatrices à la fécondité généreuse, elles évoquent, du fond de leurs souvenirs de jeunes filles, les cours passionnées de l’étudiant «calavera»[19] de Valence. Laissons, cependant, cette délicate matière et tenons-nous en aux vers à la République...

De ceux-ci, il est un sonnet qui mérite une mention à part. L’histoire du sonnet abonde en bizarreries originales, relatées par L. de Veyrières dans sa Monographie du Sonnet, publiée en 1869-1870. J’ai, dans América Latina de Juin 1920[20], narré comment le grand poète nicaraguéen Rubén Darío avait, en 1896, composé en collaboration, en quatorze minutes, un merveilleux sonnet à la gloire de Rome. Mais personne n’a songé encore à exhumer des colonnes du journal républicain où ils furent publiés avant que leur auteur eût atteint ses dix-huit printemps, les quatorze vers où Blasco Ibáñez suppliait le peuple de se lever contre la monarchie, non pas seulement d’Espagne, mais de l’Europe entière, et de couper la tête aux «tyrans», en commençant par celui de son pays. Toujours est-il que l’Audiencia Criminal de Valence, en condamnant Blasco Ibáñez—étudiant encore imberbe—à six mois de carcere duro, pour, aussitôt, par égards pour sa tendre jeunesse, lui appliquer la clause du sursis, s’est couverte de ce ridicule spécial dont les Annales de la Thémis espagnole offrent tant d’exemples. Et l’on avouera qu’en tout cas, cette conception de la critique des vers n’était guère propre à encourager Blasco dans la carrière de Tyrtée et que mieux valait encore pour «une Philis en l’air faire le langoureux».

III

Le révolutionnaire.—Il émigre à Paris.—«Le grand homme numéro 52.»—Vie joyeuse et batailleuse au Quartier Latin.—Le journal El Pueblo.—Enorme labeur de journaliste.—Poursuites judiciaires et emprisonnement.—Fuite en Italie et composition de En el País del Arte.—Condamnation au bagne par le Conseil de guerre de la 3e Région Militaire.—Du Presidio à la Chambre des Députés.—Triple besogne de député, conspirateur et romancier.—Ses désillusions politiques et son romantisme républicain.

A dix-neuf ans, Blasco Ibáñez, ayant quitté l’Université avec son titre d’avocat, ne vécut plus que pour la cause républicaine. Mais ici, il importe de dire quelques mots sur l’état du parti républicain entre 1880 et 1890 en Espagne. Actuellement, il existe en ce pays un grand parti socialiste, moins nombreux cependant et moins fortement organisé que le parti «syndicaliste», que mènent les anarchistes. A l’époque où Blasco Ibáñez se lança dans l’arène du radicalisme, ces deux partis existaient déjà, certes, mais à l’état embryonnaire et ne disposaient encore que de groupements ouvriers restreints. La grande masse populaire était englobée dans le parti républicain, lequel, d’ailleurs, était loin d’être uni, tiraillé qu’il se trouvait dans des directions opposées et si, un instant, la concorde semblait s’y être faite, cette trêve ne servait qu’à