De la volumineuse correspondance qu'il m'a laissée, je songe à extraire, quand il en sera temps, un volume qui ne sera dénué ni d'imprévu ni d'intérêt. En attendant, voici un sonnet extrait d'une suite de Sonnets précieux:

BOUTIQUE JAPONAISE.
Parmi les javelots, les sabres et les casques
Et les gais éventails, peints d'un pinceau savant,
Sous l'œil de gros Boudhas aux postures fantasques,
Mademoiselle Fleur dort sur le frais divan.
A la voir aussi frêle et souple, de vieux masques
Ridés et craquelés ont un rire vivant,
Des chiens bleus de Corée et d'horribles tarasques
La guettent, cramponnés au soyeux paravent.
Très calme, elle repose. Et sur son teint de pêche
Ses longs cils font de l'ombre. Et son haleine fraîche
Souffle un parfum de thé, de menthe et de santal.
Un rayon d'or mourant baise sa robe mauve.
Sur un socle de laque un bon pélican chauve
La regarde dormir d'un air sentimental.

Et c'est ainsi que, sans effort, sans y attacher d'importance, il jonglait avec les rimes dorées en manière de passe-temps. Sa puissance de travail était prodigieuse: toujours on le trouvait la plume à la main, griffonnant des paperasses pour l'Assistance publique, dont il était un des hauts fonctionnaires, rédigeant des rapports, écrivant des romans, des articles pour plusieurs revues, des comédies, des poèmes d'opéra, entretenant une effroyable correspondance; et il écrivait encore des sonnets pour se reposer.

Puis, c'étaient des discours en prose et en vers, pour des inaugurations de statues, pour des banquets littéraires; les conseils, la collaboration même, accordés aux débutants trop faibles encore pour marcher sans aide et sans appui. Comment peut-on suffire à un tel labeur? On n'y suffit pas, on y succombe. Que de fois je l'engageais à se borner, à laisser de côté des travaux dont l'urgence ne me paraissait pas démontrée? Mais le travail était pour Gallet une passion, et rien ne pouvait l'en arracher.

Selon toute apparence, son dernier travail aura été le chœur du 3º acte de Déjanire:

O terrible nuit, pleine de fantômes!

qu'il écrivit à Wimereux, dans son cottage qu'il aimait tant, d'où la vue s'étend au loin sur la mer, et même, à certains jours, jusqu'aux falaises de l'Angleterre. Il s'y trouvait ce vers:

Et des signes de feu passaient dans le ciel noir,

auquel il substitua, peu après, le suivant:

Des signes effrayants ont paru dans le ciel.