l’avoir fait moudre, le vendre au Potosi où il y avait disette. J’y fus, achetai huit mille fanègues à quatre pesos, les chargeai sur les moutons, me rendis aux moulins de Guilcomayo, en fis moudre trois mille cinq cents et, les ayant portées au Potosi, les vendis de prime abord aux boulangers du lieu à quinze pesos et demi. Puis je retournai aux moulins, où je trouvai partie du reste moulu et des acheteurs auxquels je vendis le tout à dix pesos. Après quoi, je revins à las Charcas, avec l’argent comptant, vers mon maître qui, vu le bon profit, me renvoya à Cochabamba.

Entre temps, un dimanche, à las Charcas, n’ayant que faire, j’entrai jouer chez don Antonio Calderon, neveu de l’Évêque. Il y avait là le Proviseur, l’Archidiacre et un marchand de Séville marié dans le pays. Je m’assis au jeu avec le marchand. La partie s’engagea. Sur un coup, le marchand, déjà piqué, dit:—Je fais.—Combien faites-vous?—Je fais, redit-il.—Combien faites-vous? répétai-je. Il frappa sur la table avec un doublon, en criant:—Je fais une corne!—Je tiens, répliquai-je, et je double pour celle qui vous reste. Il jeta les cartes et tira sa dague. Moi, la mienne. Les assistants se jetèrent sur nous et nous séparèrent. On changea d’entretien. A la nuit close, je sortis pour rentrer chez moi. A quelques pas, au coin d’une rue, je tombe sur mon homme. Il tire son épée et marche sur moi. Je dégaîne, nous nous chargeons. Après avoir quelque peu ferraillé, je lui poussai une botte. Il tomba. On vint au bruit, la Justice accourut et me voulut prendre; je résistai, reçus des blessures et, battant en retraite, me réfugiai dans la cathédrale. Je m’y tins quelques jours, averti par mon maître de me garder. Enfin, une belle nuit, toutes précautions prises, je partis pour Piscobamba.

CHAPITRE XII
Elle part de las Charcas pour Piscobamba.

ARRIVÉ à Piscobamba, je me retirai chez un ami, Juan Torrizo de Zaragoza, où je demeurai quelques jours. Une nuit, tout en soupant, on organisa une partie avec quelques amis qui étaient entrés. Je m’assis en face d’un Portugais, Fernando de Acosta, fort ponte. Son enjeu était de quatorze pesos par pinta. Je lui tirai seize pintas. En les voyant, il se donna un soufflet au visage, s’exclamant:—Le diable incarné m’assiste!—Jusqu’à présent, qu’a donc perdu Votre Grâce pour perdre ainsi le sens? lui dis-je. Il allongea les mains à me toucher le menton et cria:—J’ai perdu les cornes de mon père! Je lui jetai les cartes au nez et tirai mon épée. Lui, la sienne. Les assistants s’entremirent et nous retinrent. Tout s’arrangea, on plaisanta et rit des piques du jeu. Il paya et s’en alla, en apparence bien tranquille.

A trois nuits de là, rentrant à la maison, vers les onze heures, j’entrevis un homme posté au coin d’une rue. Je mis la cape de biais, dégaînai et m’avançai. En approchant, il se jeta sur moi, me chargeant et criant:—Gueux de cornard! Je le reconnus à la voix. Nous ferraillâmes. Presque aussitôt, je lui donnai de la pointe et il tomba mort.

Je restai un moment, songeant à ce que je ferais. Je regardai de tous côtés et ne vis personne. J’allai chez mon ami Zaragoza et me couchai sans mot dire. Dès le matin, le corregidor don Pedro de Meneses me vint faire lever et m’emmena. J’entrai à la prison et on me mit aux fers. Au bout d’une heure environ, le Corregidor revint avec un greffier et reçut ma déclaration. J’affirmai ne rien savoir. On passa aux aveux. Je niai. L’acte d’accusation fut dressé, je fus admis à la preuve. Je la fis. La publication faite, je vis des témoins que je ne connaissais aucunement. Sentence de mort fut rendue. J’en appelai. Ce nonobstant on ordonna d’exécuter. J’étais fort affligé. Un moine entra pour me confesser, je m’y refusai; il s’obstina, je tins bon. Il se mit à pleuvoir des moines. J’en étais submergé, mais j’étais devenu un vrai Luther. Enfin, ils me vêtirent d’un habit de taffetas et me hissèrent sur un cheval, le Corregidor ayant répondu à leurs instances que si je voulais aller en enfer cela ne le regardait point. On me tira de la prison,

me conduisant par des rues détournées et peu fréquentées, de peur des moines. J’advins au gibet. Les moines m’avaient ôté tout jugement, à force de cris et de poussées. Ils me firent monter quatre échelons, et celui qui m’assommait le plus était un dominicain, Fray Andrès de San Pablos, que j’ai vu et à qui j’ai parlé, à Madrid, il y a à peu près un an, dans le collège d’Atocha. Je dus monter plus haut. On me jeta le voletin (c’est le mince cordeau avec lequel on pend). Le bourreau me le mettait de travers.—Ivrogne, lui dis-je, mets-le bien ou ôte-le, car ces bons pères m’ont suffisamment jugulé!

J’en étais là, lorsque entra à toute poste un courrier de la cité de la Plata dépêché par le Secrétaire, sur l’ordre du Président don Diego de Portugal, à la requête de Martin de Mendiola, Biscayen, qui avait été informé de mon procès. Ce courrier rendit en mains propres au Corregidor, par-devant un greffier, un pli dans lequel l’Audience lui ordonnait de surseoir à l’exécution de la sentence, et de remettre l’accusé et les pièces à la Royale Audience, à douze lieues de là. La cause en fut singulière et manifeste miséricorde de Dieu. Il paraît que ces témoins soi-disant oculaires qui déposèrent contre moi dans l’affaire du meurtre du Portugais, tombèrent aux mains de la justice de la Plata, pour je ne sais quels méfaits, et furent condamnés à la potence. Au pied du gibet, ils déclarèrent, sans savoir l’état où j’étais, que induits et payés, ils avaient, sans me connaître, faussement témoigné contre moi dans cette affaire d’homicide. C’est pourquoi l’Audience, à la requête de Martin de Mendiola, s’émut et ordonna le renvoi.