Cette vue nous avait un peu consolés, quand tout à coup doña Maria m’étreint plus fort en s’écriant:—Aïe, Seigneur, mon mari! Je me tournai et le vis monté sur un cheval qui paraissait rendu.
Je ne sais vraiment pas, et j’en suis encore émerveillé, comme cela se put faire. Je partis de Cochabamba le premier, le laissant dans sa maison, et, sans m’arrêter une minute, j’allai jusqu’au fleuve, je le passai, gagnai l’auberge, y demeurai à peu près une heure et repartis. D’ailleurs, il fallut à ce domestique rencontré en route, et qui probablement l’avisa, le temps d’arriver et à Chavarria celui de monter
à cheval et de partir. Comment donc me sortit-il à l’encontre sur le chemin? Je n’y comprends rien, à moins que, connaissant mal le pays, je n’aie fait plus de détours que lui.
Quoi qu’il en soit, il nous tira un coup d’escopette à trente pas et nous manqua. Les balles nous passèrent si près que nous les ouïmes siffler. Je poussai ma mule et dévalai à travers les halliers d’une côte, sans plus le voir. Son cheval devait être fourbu. Après quatre longues lieues de course, j’entrai à la Plata, las et éreinté, et allant droit à la grand’porte du couvent de San Agustin, je remis doña Maria Davalos à sa mère.
En revenant prendre ma mule, je me trouvai nez à nez avec Pedro de Chavarria. Il se jeta sur moi, l’épée au poing, sans me donner le loisir de le raisonner. Sa brusque apparition m’alarma fort. Il me surprenait, recru de fatigue, plein de compassion pour son erreur, car il me tenait pour l’affronteur. Je tâchai de me défendre. Tout en ferraillant, nous entrâmes dans l’église. Là, il me piqua par deux fois à la poitrine, sans que je l’eusse touché. Il était sans doute plus dextre que moi. La colère me gagna, je le pressai et le menai toujours rompant, jusqu’à l’autel. Là, il me porta une rude botte à la tête, je la parai de la dague et lui entrai d’un empan mon fer à travers les côtes. La foule était telle qu’il ne put riposter. La Justice survint qui nous voulait tirer de l’église. Mais deux moines de San Francisco qui est en face me transportèrent dans le couvent avec l’aide secrète de l’Alguacil Mayor don Pedro Beltran, beau-frère de mon maître Juan Lopez de Arquijo. Recueilli charitablement et assisté en ma cure par ces saints pères, je demeurai cinq mois dans cette retraite de San Francisco.
Chavarria resta aussi de longs jours à se guérir de sa blessure, toujours réclamant à grands cris sa femme. Il y eut à ce sujet procédures et diligences. Elle résistait, alléguant le risque manifeste de la vie. L’Archevêque, le Président et d’autres seigneurs s’y employèrent et convinrent enfin qu’ils entreraient tous deux en religion et feraient profession, elle au couvent où elle était et lui là où il lui plairait.
Il ne restait plus à régler que mon cas. Plainte avait été déposée. Mon maître Juan Lopez de Arquijo vint et informa l’Archevêque don Alonso de Peralta, le Président et les Seigneurs de la vérité et de la rare aventure où, naïvement et sans malice aucune, je m’étais embesogné, si différente de ce que cet homme s’était imaginé, n’ayant fait rien autre que secourir au dépourvu une femme qui s’était jetée à moi pour fuir la mort et la remettre, sur sa requête, au couvent de sa mère. La chose vérifiée et reconnue patente fut jugée satisfaisante et la plainte sans objet. On poursuivit l’entrée en religion des deux autres. Je sortis de ma retraite, réglai mes affaires et visitai fréquemment ma nonne, sa mère et d’autres dames du lieu qui, par reconnaissance, me régalèrent à qui mieux mieux.
CHAPITRE XIV
Elle passe de la Plata à Piscobamba et à Mizque.
JE me mis en quête d’un emploi. Madame doña Maria de Ulloa, sensible à mon service, m’obtint du Président et de l’Audience une commission pour Piscobamba et les plaines de Mizque, ayant pour objet la recherche et le châtiment de certains délits qui y avaient été commis. Flanqué d’un greffier et d’un alguacil, je partis. J’allai à Piscobamba où je poursuivis et appréhendai l’Alferez Francisco de Escobar résidant et marié audit endroit. Il était accusé d’avoir traîtreusement occis deux Indiens pour les voler et de les avoir enterrés chez lui, dans une carrière. J’y fis creuser et les retrouvai. Je poursuivis la cause dans tous ses termes jusqu’à la mettre en état. Je la fermai. Les parties citées, je rendis sentence, condamnant le coupable à mort. Il en appela. J’octroyai l’appel, et procès et accusé furent transférés à l’Audience de la Plata. Le jugement y fut confirmé et l’homme pendu.