Tout le temps que dura mon récit, jusqu’à une heure, le saint Évêque demeura en suspens, oreille ouverte, bouche close, sans cligner l’œil. Après que j’eus fini, il resta sans parler, pleurant à larmes vives. Enfin, il me dit d’aller reposer et manger et, agitant une sonnette, fit venir un vieux chapelain qui me conduisit à son oratoire. On m’y dressa la table et un matelas, puis on m’enferma. Je me couchai et dormis. Vers les quatre heures du soir, le seigneur Évêque me fit rappeler et me parla avec une grande bonté d’âme, m’engageant à bien remercier Dieu de la miséricorde dont il avait usé envers moi en me montrant le chemin de perdition qui me menait droit aux peines éternelles. Il m’exhorta à repasser ma vie et à faire une bonne confession qu’il considérait d’ailleurs comme à peu près faite et peu malaisée; après quoi, Dieu aidant, nous aviserions pour le mieux. En tels et semblables propos, s’acheva la journée. Je me retirai et, après un bon souper, je me couchai.
Le lendemain matin, le seigneur Évêque dit la messe. Je l’entendis. Après avoir fait son action de grâces, il m’emmena déjeuner avec lui. Il reprit et poursuivit le discours de la veille et convint qu’il tenait mon cas pour le plus notable en son genre qu’il eût ouï de sa vie. Il finit par dire:—Enfin, est-ce bien vrai?—Oui, seigneur, répondis-je.—Ne vous étonnez pas, répliqua-t-il, qu’une si rare aventure inquiète la crédulité. Je lui dis alors:—Seigneur, c’est ainsi; et si une épreuve de matrones peut tirer de ce doute Votre Très-Illustre Seigneurie, je m’y prêterai volontiers.—J’y consens, dit-il, et j’en suis aise.
Je me retirai, car c’était l’heure de l’audience. A midi je dînai, puis reposai un peu. Le soir, sur les quatre heures, entrèrent deux matrones. Elles m’examinèrent à leur satisfaction et déclarèrent par-devant l’Évêque, sous serment, qu’elles m’avaient visitée et reconnue autant qu’il était nécessaire pour pouvoir certifier m’avoir trouvée vierge intacte comme au jour où je naquis. L’Illustrissime s’attendrit, congédia les commères et, m’ayant fait comparaître, accompagnée du chapelain, m’embrassa tendrement et, se mettant debout, me dit:—Ma fille, maintenant je crois sans doute aucun ce que vous m’avez dit et dorénavant je croirai tout ce que vous me direz; je vous vénère comme une des personnes notables de ce monde et promets de vous assister de tout mon pouvoir et de m’employer pour votre bien et le service de Dieu.
Un appartement décent fut disposé pour moi. Je m’y installai commodément, préparant ma confession que je fis le mieux que je pus. Après quoi, Sa Seigneurie me donna la communion.
Le cas s’étant divulgué, le concours des curieux fut immense. Malgré tout l’ennui que j’en avais ainsi que l’Illustrissime, il ne fut pas possible de refuser l’entrée aux personnes de marque.
Enfin, au bout de six jours, Sa Seigneurie détermina de me faire entrer au couvent des nonnes de Sainte-Claire de Guamanga. C’est la seule maison de religieuses qu’il y ait là. J’en revêtis l’habit. L’Évêque sortit de son palais, me menant à son côté, au milieu d’un si merveilleux peuple que toute la ville y devait être, de sorte qu’on tarda longtemps à gagner le couvent. Enfin, nous parvînmes à la grand’porte. Il fallut renoncer à entrer dans l’église où l’Illustrissime voulait d’abord aller, car elle était comble. Toute la communauté, cierges allumés, nous attendait à la porte. Là, l’Abbesse et les plus anciennes passèrent un acte par lequel la communauté s’engageait à me remettre au prélat ou à son successeur, toutes les fois qu’il me demanderait. Sa Très-Illustre Seigneurie m’accola, me donna sa bénédiction, et j’entrai. Menée processionnellement au chœur, j’y fis mon oraison. Je baisai la main à Madame l’Abbesse, et après avoir embrassé toutes les nonnes et en avoir été embrassée, elles me menèrent à un parloir où l’Illustrissime m’attendait. Il me donna de bons conseils, m’exhorta à être bonne chrétienne, à rendre grâces à Notre-Seigneur, à fréquenter les sacrements, s’engageant, comme il le fit plusieurs fois, à me les venir administrer. Puis, m’ayant offert généreusement tout ce dont je pourrais avoir besoin, il partit.
La nouvelle de cet événement courut partout. Ceux qui m’avaient vue auparavant et ceux qui, dans toutes les Indes, avant et depuis, connurent mes aventures, s’émerveillèrent.
Cinq mois plus tard, l’an mil six cent vingt, mon saint Évêque trépassa subitement. La perte pour moi fut grande.
CHAPITRE XXI
Sur l’ordre du seigneur Archevêque, elle passe, en habit de nonne, de Guamanga à Lima, entre au couvent de la Trinidad, en sort, retourne à Guamanga et en repart pour Santa Fé de Bogota et Tenerife.