Grâces à Dieu, nous arrivâmes à Cadix le premier de novembre de mil six cent vingt-quatre. Nous débarquâmes et je restai huit jours en cette ville. Le seigneur don Fadrique de Toledo, général de l’Armada, fut très gracieux pour moi. Il avait à son service deux de mes frères que je reconnus et lui fis connaître. Depuis lors, pour me faire honneur, il les avança beaucoup, gardant l’un d’eux à son service et donnant une enseigne à l’autre.
CHAPITRE XXIII
Elle va de Cadix à Séville, de Séville à Madrid, à Pampelune et à Rome, mais ayant été détroussée au Piémont, elle rentre en Espagne.
De Cadix, j’allai à Séville où je demeurai quinze jours, me celant autant que possible et fuyant le peuple qui s’attroupait pour me voir vêtue en habits d’homme. De là, je gagnai Madrid. J’y restai vingt jours sans me montrer. On m’arrêta, je ne sais pourquoi, par ordre du Vicaire. Le comte de Olivares me fit aussitôt relâcher. Alors, je m’accommodai avec le comte de Javier qui partait pour Pampelune et lui fis compagnie et service environ deux mois.
De Pampelune, quittant le comte de Javier, je partis pour Rome, car c’était l’année sainte du grand Jubilé. Je m’acheminai par la France. Je souffris de cruelles misères, car, en traversant le Piémont, aux approches de Turin, je fus accusé d’être un espion Espagnol, arrêté, dépouillé du peu de deniers et d’habits que j’avais, et tenu cinquante jours en prison. Après quoi, ces gens ayant, à ce que je présume, fait leurs diligences et n’ayant relevé aucune charge contre moi, me relâchèrent. Mais ils ne me laissèrent pas continuer mon voyage et m’enjoignirent de rebrousser chemin, sous peine des galères. Je dus donc m’en retourner à grand’peine, pauvre, à pied et mendiant. Ayant gagné Toulouse de France, je me présentai au comte de Gramont, Vice-Roi de Pau et Gouverneur de Bayonne, auquel en venant j’avais apporté et remis des lettres d’Espagne. En me voyant, ce bon gentilhomme s’affligea, me fit habiller, me régala et me donna, pour la route, cent écus et un cheval. Je partis.
Je vins à Madrid et me présentai devant Sa Majesté, La suppliant de récompenser mes services que j’exposai dans un mémoire que je remis en Ses Royales mains. Sa Majesté me renvoya au Conseil des Indes. Je m’y adressai, avec les papiers que j’avais sauvés de mon désastre. Les Seigneurs du Conseil me virent et me favorisant, sur avis de Sa Majesté, je fus appointé à huit cents écus de rente viagère, un peu moins de ce que j’avais demandé. Ce fut au mois d’août de mil six cent vingt-cinq. Entre temps, il m’advint à la Cour quelques aventures de mince étoffe que j’omets. Peu après, Sa Majesté partit pour les Cortès d’Aragon et vint à Saragosse dans les premiers jours de janvier de mil six cent vingt-six.
CHAPITRE XXIV
Elle part de Madrid pour Barcelone.
JE m’acheminai vers Barcelone avec trois amis qui allaient de ce côté. Ayant pris quelque relâche à Lérida, nous nous remîmes en route le Jeudi Saint, après midi. Vers les quatre heures du soir, nous approchions de Velpuche, bien joyeux et libres de souci, quand tout à coup, au tournant du chemin, d’un hallier sur la droite, sortent neuf hommes avec leurs escopettes, les chiens levés, qui nous entourent et nous crient:—Pied à terre! Nous ne pûmes qu’obéir et descendre de cheval, trop heureux de le faire vivants. Ils nous prirent armes, chevaux, habits et tout ce que nous avions, sauf nos papiers que nous leur demandâmes en grâce. Après les avoir examinés, ils nous les rendirent sans nous laisser un fil d’autre.
A pied, nus, honteux, nous poursuivîmes notre chemin et entrâmes à Barcelone le Samedi Saint de mil six cent vingt-six, dans la nuit, sans savoir, moi du moins, que devenir. Mes compagnons tirèrent je ne sais de quel côté, cherchant leur remède. Quant à moi, de porte en porte, récitant mon lamentable cas, je récoltai quelques haillons et une méchante cape pour me couvrir. La nuit s’avançant, je me réfugiai sous un portail, où je trouvai d’autres pauvres hères couchés. J’appris d’eux que le roi était céans et que le Marquis de Montes Claros, brave et charitable Cavalier que j’avais hanté et entretenu à Madrid, était à son service. Au matin, je l’allai trouver et lui contai ma disgrâce. Le bon seigneur s’affligea de me voir en si pitoyable état, me fit incontinent vêtir et, saisissant l’occasion, m’introduisit auprès de Sa Majesté.
J’entrai et relatai à Sa Majesté, fort ponctuellement, ma mésaventure. Elle m’écouta et me dit:—Comment vous laissâtes-vous détrousser?—Seigneur, répondis-je, je n’en pouvais mais.—Combien étaient-ils donc?—Neuf, Seigneur, avec des escopettes, les chiens levés, qui nous prirent en sursaut, au coin d’un hallier. Sa Majesté fit signe avec la main de vouloir mon placet. Je le baisai et le Lui remis.—Je le verrai, dit-Elle. Et Sa Majesté, qui était alors debout, sortit.