Saña. Il accourut, parla au Corregidor et fit d’autres bonnes diligences, moyennant quoi il obtint l’allégement de ma prison. La cause suivit son cours. Je fus, après trois mois de plaids et procédures du Seigneur Évêque, restitué à l’église d’où j’avais été extrait. Sur ces entrefaites, mon maître me dit que pour sortir de ce conflit, éviter le bannissement et m’ôter du sursaut d’être tué, il avait imaginé une chose bienséante qui était de me marier à doña Beatriz de Cardenas dont la nièce était femme de ce même Reyes auquel j’avais coupé la figure; ce qui arrangerait tout. Il faut savoir que cette doña Beatriz de Cardenas était la mignonne de mon maître qui, par ce moyen, s’assurait de nous, de moi pour son service et d’elle pour son plaisir. Ils étaient, ce semble, tous deux d’accord, car après avoir été restitué à l’église, je sortais de nuit et allais chez ladite dame qui me caressait fort. Prétextant la peur de la Justice, elle me suppliait de ne pas rentrer nuitamment à l’église et de rester près d’elle. Une nuit, elle m’enferma, me déclara que malgré que le diantre en eût, il me fallait dormir avec elle et me serra de si près que je dus jouer des mains pour m’esquiver.
Je me hâtai de dire à mon maître qu’il ne pouvait être question d’un pareil mariage, que pour rien au monde je ne le ferais. Il s’y entêta et me promit des monts d’or, me représentant la beauté et qualités de la dame, l’heureuse issue de cette fâcheuse affaire et maintes autres convenances. Néanmoins, je demeurai ferme. Ce que voyant, mon maître me proposa de passer à Truxillo, avec les mêmes commodités et emploi. J’acceptai.
CHAPITRE IV
De Saña, elle passe à Truxillo et tue un homme.
JE passai à la cité de Truxillo, Évêché suffragant de Lima, où mon maître m’avait levé boutique. J’y entrai et me mis à débiter en la même guise qu’à Saña, à l’aide d’un autre livre comme le premier, où je tenais compte des prix et crédits. Deux mois passèrent ainsi.
Un matin, vers les huit heures, j’étais, dans ma boutique, à payer une lettre de change de mon maître de quelque vingt-quatre mille pesos, lorsque entra un nègre qui me dit:—Il y a à la porte des hommes qui ont l’air d’être armés de rondaches. Je pris l’alarme, dépêchai mon receveur après en avoir tiré reçu et envoyai querir Francisco Zerain. Il vint incontinent et reconnut les trois hommes qui se tenaient à l’entrée. C’étaient Reyes, avec son ami, celui que j’avais couché d’une estocade à Saña, et un autre. Après avoir recommandé au nègre de clore la porte, nous sortîmes dans la rue. Aussitôt ils nous chargèrent. Nous les reçûmes et, nous escrimant, ma malechance voulut que j’allongeasse, je ne sais où, un coup de pointe à l’ami de Reyes. Il tomba. Nous continuâmes à batailler deux contre deux, avec du sang.
En ce point, survint le corregidor don Ordoño de Aguirre avec deux sergents. Il m’empoigna. Francisco Zerain gagna au pied et entra en lieu saint. Tout en me menant lui-même à la prison (les sergents étaient occupés avec les autres) le Corregidor me demanda qui et d’où j’étais. Ayant entendu que j’étais Biscayen, il me dit en basque de détacher, en passant devant la cathédrale, la ceinture de cuir avec laquelle il me tenait et de m’y réfugier, ce que je m’empressai de faire. Je me sauvai dans l’église, et lui resta à jeter les hauts cris.
Réfugié là, j’avisai mon maître à Saña. Il vint sans retard et tâcha d’accommoder l’affaire, mais il n’y eut pas moyen parce qu’on renforça l’homicide de je ne sais quelles autres vétilles. Il se fallut résoudre à me faire filer à Lima. Je rendis mes comptes, mon maître me fit faire deux habits, me donna deux mille six cents pesos et une lettre de recommandation, et je partis.