Un peuple libre, un roi tué, que d’histoire en peu de jours ! Et moi, que fais-je ici ? Dans quel sépulcre m’a-t-on plongé ? Au moment où une volonté suprême bouleverse l’Europe et la jette dans les aventures, je pourris entre quatre murs. Pourtant, n’est-ce pas par moi et les miens que cette révolution a été préparée ? Ne l’ai-je pas annoncée dans mes prophéties ? N’est-ce pas moi qui ai prédit trois ans d’avance la chute de la Bastille ?

Ah ! la France était encore le meilleur pays ! J’avais bien besoin, moi, le divin Cagliostro, de venir à Rome, comme un imbécile, me mettre sous la griffe de l’Inquisition ! M’ont-ils assez torturé, assez humilié, ces moines m’ont-ils fait assez plat, assez lâche, dans leurs monstrueux interrogatoires !

Cependant, que faire ?

Attendre. Je me sens plus fort, plus ardent que jamais. Ai-je cinquante ans ? A peine. Et puis, quelle imagination est-ce là ? ne suis-je pas immortel ?

Pour se résigner, pour se réserver avec fruit, il faut être sans colère, sans emportement, et quand on ne peut oublier, il faut se souvenir. Cela use le temps. — Si je racontais à Fra Pancrazio cette étrange histoire que je traîne après moi, inconnue, prodigieuse, obscure et éblouissante à la fois ? Oui, je l’écrirai et la lui lirai ; cela nous amusera tous les deux. Pancrazio m’est fidèle. Cet espion qu’on a placé près de moi pour me vendre, est devenu mon ami. Il m’appartient, car je l’ai fait Rose-Croix et l’ai converti à la Lumière.

D’ailleurs, s’il m’arrivait quelque chose, — on ne sait jamais à quoi s’en tenir avec la sainte Église romaine, — ces papiers seraient un adieu pour ma femme, pour cette pauvre Lorenza, qui doit bien s’ennuyer au couvent de Sainte-Apolline. Que diantre peut-elle y faire, elle qui, de sa vie, n’a récité un Ave ? Je sais bien qu’elle cause et badine avec son confesseur et qu’elle voit de loin, le matin, le prêtre qui dit la messe. C’est quelque chose, cela. Un couvent vaut mieux qu’une prison. O mon Dieu ! je l’atteste et vous prie d’y réfléchir, je n’ai vu depuis quatre ans que la jupe de la Madone ! Le temps n’est plus où je donnais le Baiser de Paix à tant de belles Initiées ! Chassons ces chimères aimables et commençons d’écrire la Divine Aventure du comte de Cagliostro.

II
Pourquoi mon oncle Tomaso me mit dans un couvent où je devais me rendre moine, et comment j’y devins alchimiste.

« J’ai passé ma première enfance dans la ville de Médine, en Arabie, élevé sous le nom d’Acharat, nom que j’ai conservé dans mes voyage d’Afrique et d’Asie. J’étais logé dans le palais du muphti Salahaym, avec mon maître Althotas… »

Quelle est cette distraction ? Hélas ! c’est ainsi que commençait l’apologie que je fis paraître en France, après qu’on m’eut mis à la Bastille. Personne n’osa la révoquer en doute, mais jamais Pancrazio n’en voudrait croire un mot, ni Lorenza, ni moi… Il est extrêmement difficile de dire la vraie vérité. Cela est presque impossible.

Tant mieux ! Ne suis-je pas un faiseur de miracles ?