Il gagna la petite maisonnette environnée de fleurs, regarda les étroites allées qu’il avait tracées pour les promenades de l’enfant, se laissant choir à terre, touchant avec ses vieilles mains la place encore visible où l’enfant s’était assis tout à l’heure pour écouter une histoire. Puis, comme il lui restait encore dans sa barbe blanche quelques-unes des marguerites que le petit Blas lui avait jetées, le vieux Blas, soulevant sa barbe, les respirait, les baisait avec des sanglots qui lui soulevaient tout le corps.
V
Le vieux Blas manque de courage
Le soleil couchant refléta ses rougeurs dans le granit de la montagne ; ce fut comme un incendie dans le fond d’un miroir noir ; puis l’ombre peu à peu monta et il se fit un grand silence obscur, où le vieux Blas n’entendait plus que le bruit sinistre de l’eau.
C’était l’heure : il fallait rentrer à la ferme. Rentrer seul, sans le petit. Dieu vivant ! qu’allait dire la mère ?
Il avait pris un bâton dans la cabane ; il avait besoin d’un bâton, maintenant.
Comme ils étaient gais les soupers, naguère, au retour, après la besogne finie ! On vidait parfois un pot de cidre, et le petit, à qui le grand-père avait passé sous la table les meilleurs morceaux de son assiette, s’endormait enfin sur sa chaise haute, content, repu, avec de grasses joues.
Hélas ! le souper de ce soir !
Le vieux marchait lentement, comme quelqu’un qui ne voudrait pas avancer. Il s’arrêtait quelquefois contre un arbre, ne voulait pas aller plus loin, et se déchirait la face à l’écorce, en pleurant un reste amer de larmes.
Annoncer la chose à la Cadije ! et au père ! Comment ? avec quelles paroles ?
Le cri de la mère, quand il lui dirait : « Le petit Blas est noyé », ce cri aigu et terrible, il l’avait déjà dans les oreilles ! Antonin Perdigut lui apparaissait dans l’ouverture de la porte, entendant la nouvelle.