BIOGRAPHIE DE KODJA SINAN
Sinan n’était pas Autrichien, comme le prétendent plusieurs auteurs européens. Dans un manuscrit écrit par Sa-ï, un poète du temps, qui porte le nom de «Tezqueret-ul-bunyani-Mimar-Sinan» et qui renferme la liste des édifices construits par l’architecte Sinan, on apprend qu’il est né à Césarée, ancienne ville de la Cappadoce, fils d’un Grec nommé Christo, en l’année 895 de l’Hégire.
Sous le règne de Sélim, on prenait des enfants grecs pour le service de l’armée, sous le nom de devchirmé. Ceux-ci, après avoir reçu une éducation primaire, entraient dans le fameux corps des janissaires. Sinan était entré dans ce corps à vingt-trois ans comme adjemi-oglani (apprenti).
Comme les adjemis devaient étudier un métier, Sinan avait choisi l’architecture. Après quelques années, il devint janissaire. Excellent soldat, il montra beaucoup de bravoure pendant les guerres de Rhodes et de Belgrade. Pour récompenser ses services, le Sultan le promut au rang de Zenberekdji Bachi. Sinan, sans qu’il devinât que l’architecture lui devait assurer un avenir si brillant, attendait sa gloire du militarisme. Mais pendant la campagne de Van, les troupes ayant besoin de bateaux pour traverser le lac, Sinan construisit plusieurs galères qui furent d’une grande utilité.
Le grand vizir, enchanté des services de Sinan, le nomma chef des troupes qui étaient à bord de ses bateaux. Sinan, après avoir armé son équipage, passa pendant la nuit à la rive de l’ennemi et fit plusieurs prisonniers. Ce service fut la cause de sa promotion au grade de Sou bachi.
Pendant la campagne de Bogdan, le sultan Sélim lui avait confié la construction d’un pont que les ingénieurs ne pouvaient pas faire à cause du terrain marécageux. Sinan parvint à faire ce pont que franchirent les armées. Depuis lors, Sinan fut nommé le premier architecte. Il débuta par la grande mosquée de Sélim. Sous les règnes des quatre autres Sultans, il construisit 81 mosquées, 51 mesdjid (chapelles), 26 darulkoura (bibliothèques), 17 imarets, 2 salpêtrières, 7 aqueducs, 8 grands ponts, 18 karavansérails, 6 citernes, 33 palais, 35 bains, 17 sépultures, des fontaines et d’autres constructions civiles et religieuses.
Il a vécu plus de cent dix ans. Sous les règnes de Sélim Ier, de Suléiman le Législateur, de Sélim II et de Mourad III, il fut appelé Kodja Sinan pour être distingué d’un autre Sinan, un de ses élèves. Pendant toute sa vie, il a reçu à titre de pension la solde de Hasseki du corps des janissaires. On peut voir aujourd’hui le turban de Hasseki sur le cippe en marbre blanc de son tombeau, lequel est surmonté d’une coupole composée de quatre grands blocs de pierre reposant sur quatre colonnes. Il repose près de son chef-d’œuvre, la mosquée Suléïmanié, en face du Cheihuslamat, au coin de deux rues. Sur sa pierre tombale on lit ces lignes:
«O celui qui séjourne quelques jours dans ce palais d’ici-bas. Pour l’homme, ce domaine terrestre n’est pas un lieu de paix. Cet homme d’élite que fut l’architecte de Suléiman Khan et qui a construit une mosquée à l’image du paradis, par ordre du Sultan travailla pour les conduits d’eau. Il fut Hizir[88] et fit couler sur le monde l’Abi-Hayat. L’arc qu’il a construit au pont de Tchek-médjé fut l’image de la voie lactée.
[88] Nom donné au prophète Ilias, qui ayant bu de la source Abi-Hayat (Nectar de l’immortalité) est devenu immortel.