PRÉFACE
On a beaucoup écrit sur Constantinople: des livres brillants, exquis parfois, le plus souvent un peu sommaires, et des ouvrages d’érudition austère, peu accessibles, souvent rebutants pour les profanes. Le livre de Djelal Essad bey tient le milieu entre ces deux sortes d’ouvrages. C’est ce qui fait son intérêt, son utilité et, en une certaine manière, sa nouveauté.
Djelal Essad bey n’est point un savant de profession. Né d’une grande famille musulmane, il a commencé sa carrière dans l’armée; mais il avait dès ce moment le goût des études d’art, la curiosité des monuments du passé. Dessinateur élégant, architecte habile, il fut chargé, à ce titre, de préparer, pour l’Exposition de Saint-Louis, les plans du pavillon ottoman. La révolution de 1908 lui permit de se donner plus pleinement encore aux choses intellectuelles. Il dirige aujourd’hui, à Constantinople, le journal le Kalem.
Mais si Djelal Essad bey ne prétend pas à être un érudit professionnel, il est, du moins, fort exactement informé de l’érudition d’autrui. Son livre est une mise au point tout à fait intelligente et instructive des résultats essentiels auxquels, depuis cinquante ans, la science est parvenue dans le domaine des choses de Byzance. Et, sans doute, on pourra regretter que l’auteur, né musulman, n’ait point mis davantage à profit, pour des recherches vraiment personnelles, les facilités qu’il eût trouvées à étudier de près et à fond certains monuments souvent malaisément accessibles à d’autres. C’eût été, par exemple, une tâche singulièrement intéressante de relever, dans le dédale des maisons turques qui avoisinent la mosquée d’Ahmed, ce qui peut subsister encore des ruines du grand palais impérial, et il eût valu la peine, ne fût-ce que par quelques sondages, d’entreprendre quelques-unes des fouilles que Djelal Essad bey signale en passant à notre attention. Mais ce n’était point là l’objet que se proposait l’auteur.
Résumer exactement, classer ingénieusement les informations scientifiques relatives à l’antique Byzance,—dresser, plus complètement que ne l’avait fait Mordtmann, la carte monumentale de l’ancienne capitale des basileis,—la faire revivre enfin à nos yeux dans son pittoresque détail et son infinie variété, voilà ce que Djelal Essad bey a voulu faire, et ce qu’il a fait non sans succès. Assurément—et l’auteur le sait aussi bien que moi—il subsiste dans ce livre certaines imperfections, certaines inexpériences, quelques lacunes et quelques erreurs, et on sera tenté, en Occident, de sourire de certaines préoccupations d’un nationalisme un peu bien ardent. Il n’importe. En toute sincérité, on peut et on doit dire que Djelal Essad bey a réussi dans la tâche qu’il s’était donnée. Sans doute, le spécialiste retrouvera dans son livre bien des choses qu’il sait déjà; mais les lecteurs moins initiés—et c’est la majorité, je pense—y apprendront infiniment sur la topographie si difficile et sur les monuments de l’antique Byzance.
Ce n’est pas tout. Fort informé des choses musulmanes, très au courant de l’architecture ottomane, Djelal Essad bey, après les édifices de la capitale byzantine, a décrit attentivement ceux de la capitale turque, et ici il a trouvé l’occasion de faire œuvre plus personnelle et plus originale. Toute cette seconde partie de l’ouvrage est plus et mieux qu’un résumé d’informations empruntées d’ailleurs. Et si l’on songe qu’avant la révolution de 1908, de telles recherches n’étaient ni fort bien vues ni fort encouragées, on appréciera tout ce qu’il a fallu d’efforts, tout ce qu’il a coûté de difficultés pour faire ces descriptions précises des édifices, pour rassembler ces informations souvent inédites sur l’œuvre des grands architectes ottomans, pour présenter le tableau exact et précis des monuments divers de Stamboul.
Jusqu’ici, les savants grecs de Constantinople et les savants d’Occident, Français et Russes, Allemands et Anglais, semblaient s’être réservé le monopole des recherches sur l’ancienne Constantinople. Il est intéressant de voir un Ottoman faire à son tour une place à son pays dans ces études, comme Hamdy-bey la lui a faite, voilà longtemps déjà, dans le domaine de l’archéologie classique. Et il ne me déplaît point, je l’avoue, que cette fois encore cet effort intellectuel s’exprime en notre langue. L’auteur a lui-même traduit l’original turc en français: le lecteur appréciera à leur valeur, je pense, les sérieuses qualités de cette traduction. Il saura surtout gré, je l’espère à Djelal Essad bey de nous avoir donné—ce qui nous manquait sur Constantinople—un livre bien informé, clair, exact, suffisamment lisible, qui est plus qu’un simple guide, mais que n’encombre point non plus un inutile appareil d’érudition, et où revivent, dans leur double et magnifique développement historique, les splendeurs de Byzance chrétienne et les merveilles de la musulmane Stamboul.
CH. DIEHL.
Prinkipo, le 1er août 1907.