—Kernouan pas lettré… nature primitive, abrupte, pas corrompue par la critique de Gustave Planche…donnera son avis franchement, comme un vrai public.
Et Kernouan assista à la lecture. Ce fut une belle soirée. La mère Le Cardec, entrée au service de l'artiste comme cuisinière, en a gardé le plus profond souvenir. Elle parle encore avec émotion de la grande scène du cinquième acte, où la jeune première retrouve la croix de sa mère, qui lui était indispensable pour ouvrir le coffret contenant les preuves de sa haute naissance. Il lui semble encore entendre, comme un ophicléide où soufflerait le mistral, la voix imposante du célèbre Ernest, qui, ce soir-là seulement, renonça à parler comme un appareil Hugues. Le vieux Kernouan fut empoigné. Il fit seulement remarquer à l'auteur, quand on le consulta, qu'il avait peut-être abusé du mot «nonobstant», un joli mot, disait-il, mais dont il faut se servir avec mesure.
La grande tragédienne était transportée.
Seul, l'illustre Ernest montra une attitude réservée où l'on vit la modestie qui sied au vrai mérite. Il se défendit, refusa les éloges:
—Vous croyez?… bonne pièce, alors?… Tant mieux!… Cent représentations… Prime… Vais écrire successeur Peragallo pour demander avance considérable.
Longtemps encore après le départ du vieux marin, les deux amis, accoudés sur le perron de leur villa, causaient du drame, des émotions de la première, des jalousies des bons petite camarades. L'actrice énonçait en projet les costumes qu'elle allait commander aux grands tailleurs de Vienne et de Londres. Il fut arrêté qu'on reprendrait prochainement le chemin de fer, afin de lire la pièce aux acteurs, de distribuer les rôles et de commencer les répétitions.
Les pâleurs de l'aurore commençaient à éclairer le ciel au-dessus des rochers de Saint-Gildas-de-Rhuys quand ils songèrent à s'endormir.
Le lendemain, à déjeuner, tout en finissant une queue de homard, le dramaturge prit la parole.
—Bien réfléchi, ce matin… ce rôle-là, pas du tout votre affaire… en ferai un autre pour vous l'année prochaine.
—Vous dites?…