Lantibois n'était pas un poète, un de ces hommes qui posent une échelle sur une étoile et qui montent en jouant du violon; c'était un monsieur pratique et sérieux qui, ayant passé l'âge où on se marie pour s'établir, s'était peut-être marié pour se rétablir. Accaparé par ses affaires, retenu au dehors pendant une grande partie de la journée, il n'avait que peu de temps à donner aux joies réconfortantes du foyer conjugal. Dans le but de distraire sa jeune épouse, et aussi probablement pour assurer une surveillance constante sur ses commis, il avait installé la malheureuse Bérengère, derrière son comptoir défendu par un grillage de fer. Et la pauvre petite femme passait là des heures, continuellement absorbée dans la contemplation des petites médailles jaunes qu'elle aimait caresser longuement et faire sauter dans les sébilles de cuivre.

Un jour, Mme Lantibois ne descendit pas au magasin et, durant près de trois semaines, les commis ne l'aperçurent point. Elle avait mis au monde un enfant du sexe masculin qui fut aussitôt envoyé en nourrice dans un village de la Touraine où le changeur possédait une propriété. Rétablie, Bérengère reprit sa place derrière le comptoir et son existence monotone. Lantibois s'absentait de plus en plus, absorbé qu'il était par ses opérations financières.

Au bout de dix-huit mois, l'enfant revint. Ce fut un jour de fête pour la famille. En rentrant au logis, Lantibois couvrit son héritier de baisers et de caresses et, comme il relevait dans ses bras pour le contempler bien à loisir, il s'arrêta brusquement, les yeux grands ouverts, la mine inquiète.

—Ah! par exemple!…

—Quoi donc? interrogea madame.

—Regarde bien le petit… Tu ne remarques rien?

—Non.

—Eh bien! c'est étonnant comme cet enfant ressemble à l'empereur d'Autriche!

C'était vrai.

Le poupon des Lantibois offrait le portrait exact, frappant, parlant, du souverain qui cumule comme en se jouant, les couronnes d'Autriche, de Hongrie, de Croatie, de Bohême, de Bosnie, etc., etc.