«Au nom du Cercle artistique et littéraire d'Alençon, j'apporte sur cette tombe encore entr'ouverte…»
Une demi-heure après je quittai le cimetière, poursuivi par des reporters en quête de renseignements intimes sur Félicien. Je leur répondis de mon mieux, y apportant de la complaisance, heureux de contribuer par mes révélations à la gloire du mort. Je racontai les débuts difficiles, misérables, de mon ami, sa lutte courageuse contre l'adversité, sa vie de famille, si simple, si touchante, sa femme—son unique amour—et sa fille—une adorable enfant belle comme les anges. Je sus taire quelques manies excentriques ou ridicules du défunt. Bref, je m'acquittai de ce soin à merveille.
Vers cinq heures je montai saluer Henriette entourée de sa famille.
Visite inévitable.
Henriette fut d'une distinction accomplie; ni trop émue, ni trop glaciale. Elle accepta mes condoléances avec un sourire triste—un de ces sourires comme on en rencontre sur les dessins des romances—et elle m'annonça son départ pour le lendemain. Elle se retirait pour quelques semaines à Saumur, chez ses parents.
Excellente idée.
Je lui répondis que, de mon côté, je comptais m'éloigner aussitôt de Paris, où me harcelaient depuis quelques jours tant et de si douloureux souvenirs.
Ce fut tout. Elle ne chercha point à me parler à l'écart, ne me demanda pas où je comptais me rendre, ne souffla mot d'une correspondance possible. Il semblait que tout fût fini, bien fini, entre nous, sans qu'aucune parole d'adieu fût nécessaire, que nous allions vivre désormais étrangers l'un à l'autre, plus encore qu'étrangers: ignorés l'un de l'autre.
Ainsi je pris congé, simplement, de cette insignifiante créature, la mère de ma fille. Je sortis après avoir répondu aux étreintes reconnaissantes de la famille. Pensez donc! Je m'étais donné tant de mal, m'occupant de tous les préparatifs, remplaçant les parents dans les sombres corvées de ces jours funèbres. J'avais tenu à visser moi-même les boulons de la bière où moi-même j'avais enseveli Félicien.
Eh bien—me croira qui voudra—si un instant j'ai aimé Henriette, ou, pour mieux dire, si à un seul instant je l'ai ardemment désirée, désirée follement, désirée avec angoisse, désirée douloureusement,—c'est ce jour-là, ce dernier jour, quand je l'aperçus si blanche, si pâle, si froide dans ses longs vêtements sinistres, avec ses yeux noirs, fixes et durs, dilatés par les insomnies, et où luisait la fascination d'une flamme d'enfer!