Le lendemain, à huit heures du matin, je prenais le chemin de fer pour
Marseille dans l'intention d'entrer en Italie par Vintimille.

Comme bientôt je me félicitai d'avoir quitté Paris. C'était au point que je m'étonnais de n'avoir pas eu plutôt et plus souvent des idées de voyage. Depuis des années, j'étais demeuré confiné dans Paris, comme bloqué par la neige ou par une invincible armée assiégeante. Pendant tout le temps de ma liaison avec Henriette, je ne m'étais senti aucun goût, aucun désir plus vif qu'un furtif caprice; au point que je crois comprendre aujourd'hui que le charme singulier de cette femme était fait en quelque sorte d'une suspension de la vie, d'une interruption de la présence d'esprit, d'une absence rêveuse où se prélassaient mes instincts paresseux. Et il me vint alors cette conviction que, sans la déplorable aventure, je ne me serais peut-être jamais séparé d'Henriette, et qu'enfin, se fortifiant dans l'habitude, notre criminel attachement serait devenu un lien respectable grâce aux années. Dans les premiers temps de mon voyage, Henriette me manqua parfois, notamment les jours de pluie.

Insensiblement, les enchantements de la route suffirent à m'absorber. Je regardais et j'étudiais ardemment, avec un intérêt profond, patient, obstiné que jamais auparavant je n'avais apporté aux choses de l'art et de la nature. On eût dit véritablement que la crise récente venait de développer en moi une nervosité maladive, une susceptibilité farouche à toutes les manifestations extérieures, la faculté jusqu'alors insoupçonnée de sentir vite et profondément. J'éprouvais comme des goûts nouveaux, une inquiétude constante d'impressions, de tressaillements subits, inexplicables en présence d'une idée ou d'un objet jusqu'alors indifférents; à cette transformation de mon tempérament s'ajoutait une parfaite netteté d'esprit qui me faisait concevoir et exprimer, non sans élégance, des pensées inopinément écloses en moi. Je devenais plus irritable, mais je devenais aussi plus clairvoyant. Enfin, tout un monde de sensations s'éveillait et chantait, un monde nouveau plus peuplé, sinon plus intéressant que le premier. Faut-il croire que l'esprit est sujet à des transformations comme le corps qui renouvelle ses atomes de sept en sept années?

Hypothèse probable. Combien d'hommes meurent dans un homme avant sa mort!

Je serais assez embarrassé de dire ce qui me plut davantage dans mon voyage…

Rome, peut-être.

J'y arrivais avec une curiosité impatiente surexcitée par une étude laborieuse du livre de Félicien: l'Ame de Rome, oeuvre surhumaine dont j'avais imprégné ma mémoire. Ainsi se vérifiait—bien que dans des conditions étranges—le projet que nous avions formé, Félicien et moi, de visiter l'Italie ensemble. A la vérité, il ne me quittait pas. J'entendais mentalement des pensées qui lui auraient été personnelles répondre à certaines questions que je m'adressais; je me découvrais une manière de voir plus heureuse et plus haute, comme si l'écho de sa parole eût résonné constamment sous mon front. Je reconnaissais, sans que personne fût là pour me les nommer, certains monuments, certains sites dont son livre contenait la magique description. Je revoyais l'Italie pour ainsi dire et j'éprouvais la douce joie que donnent les êtres, les lieux retrouvés après un long éloignement.

A de certains moments, cette illusion m'emportait au point que je me retournais brusquement, dans la certitude que Félicien se trouvait là, à ma droite, cheminant près de moi en fidèle compagnon, me soufflant mes plus judicieuses réflexions. Et—particularité frappante—je ne m'imaginais point un Félicien ordinaire en costume de voyage, mais je me le représentais tel que je l'avais vu le soir suprême, en habit noir, cravate blanche, gants blancs, la plaque de grand-officier au côté droit, des ordres au cou, une petite brochette de petites croix épinglées sur le revers de l'habit. La sincère amitié que j'avais vouée à Félicien et que je continuais à sa mémoire, empêchait que la préoccupation de sa présence me devînt désagréable. Loin de proscrire son souvenir, j'y revenais constamment; et il m'arriva d'y faire appel. Ma situation d'ancien intime ami de l'illustre écrivain m'ouvrit bien des portes; dans les plus nobles salons de la société romaine, j'étais entouré, questionné, accablé d'égards, et plus d'une soirée fut consacrée à l'apothéose du défunt, moi parlant d'abondance, plein de mon sujet, et l'entourage, attentif à mes paroles, suspendu à mes lèvres.

Ce fut ainsi pendant un an… je ne sais pas au juste.

Enfin, las de mes déplacements continuels et de ma vie d'auberges, je me retirai dans un village des Alpes françaises, à Sospel—un petit chef-lieu de canton à mi-chemin sur la route de montagnes qui relie Nice à Coni. J'y louai une petite villa sur le domaine de la Commande, non loin du torrent de la Bévéra; j'y fis venir quelques meubles de Paris, mon valet de chambre, ma cuisinière et, installé, me mis au travail.