Oui, ce fut bien et uniquement par vengeance qu'elle devint ma maîtresse. L'attitude glacée de Félicien imposait à la vanité d'Henriette le besoin d'une revanche. Elle eut hâte d'écouter une voix flatteuse—sincère ou non, mais bruyante—disposée à lui répéter tout le bien qu'elle pensait d'elle-même. Les hommages de son orgueil—qu'elle dut confondre pour les nécessités du moment avec sa conscience—lui devenaient insuffisants. M'ayant observé, elle me fit l'honneur de penser que je n'hésiterais pas à accepter ma part de son infamie en échange de l'abandon qu'elle m'octroierait de sa personne. Quand elle m'eut fait entendre ce hideux projet, je crus habile de ne point la décourager tout d'abord, et je me contentai de sourire, me réservant les délais nécessaires à l'examen des risques à courir. Peu après je consentis. Notre chute fut vulgaire et brutale. Au lendemain, le sentiment qui domina mes esprits fut celui de la surprise. Surprise double: je m'étonnais d'être devenu l'amant d'Henriette, et je m'étonnais de ne l'avoir pas été beaucoup plus tôt.
Certes, la pauvre Henriette aurait pu être mieux favorisée par la fortune. Avec un peu de patience, avec le moindre discernement, il ne lui eût pas été difficile de rencontrer un homme jeune, beau, riche, élégant, capable de la noblement aimer et de la rendre heureuse.
Car enfin, si je n'ai pour excuse d'avoir cédé au charme d'une femme irrésistiblement belle, Henriette ne pourrait expliquer son entraînement, sa chute, par la toute-puissance de mon prestige.
Je suis de taille moyenne, plutôt petit que grand. J'ai la tête forte, rougeaude, les lèvres épaisses, des oreilles larges comme des côtelettes de veau, des yeux rouges et humides comme des cerises à l'eau-de-vie, la barbe dure, mal plantée, et le cheveu rare. Avec ça, plus très jeune et un mauvais estomac. L'habitude que j'adoptai, dès ma première jeunesse, de fumer la pipe—de petites pipes en terre, noires et très courtes: ce sont les meilleures—donne à tous mes vêtements une insupportable odeur de renfermé. Au moral, je me sais autoritaire, cassant, entêté, rebelle à la moindre contradiction, peu disposé à subir les caprices d'une femme—ces caprices fussent-ils charmants, la femme fût-elle adorable.
Et pourtant notre commerce adultère s'est prolongé pendant trois années; il durerait même encore si les circonstances le permettaient et si je pouvais, sans faire gémir les convenances, me rapprocher aujourd'hui d'Henriette.
Maintenant, nous sommes-nous aimés?
Exista-t-il jamais entre nous—même un jour, une heure, seulement une minute—de l'amour? Ce n'est pas le point qui m'occupe, mais je veux bien m'y attarder.
J'en conviens, ceci me trouble. Pour ma part, je crois bien n'avoir jamais aimé Henriette et, au lendemain de notre rupture—rupture tout accidentelle puisqu'elle ne fut amenée ni par elle ni par moi—je suis certain de n'avoir pas éprouvé le regret de cette maîtresse perdue. Si, pendant trois années, je n'ai cessé d'entretenir avec elle des relations régulières, je mets ma constance au compte des facilités grandes de cette liaison. Je ne l'ai pas trompée; ç'a été probablement par paresse, par indifférence, ou encore par économie. L'amour à Paris est devenu une entreprise colossale qui a ses docks et ses comptoirs et où, après avoir aimé ferme, à prime, on est arrivé à aimer fin courant et même à aimer «dont deux sous». Henriette ne me coûtait rien ou presque rien: des voitures, des bouquets de temps à autre. Tout réfléchi, point d'amour chez moi; je crois pouvoir l'affirmer.
Quant à Henriette… Non, je ne serai point fat. Elle était vicieuse, perverse; elle se croyait abandonnée. Elle m'a pris parce que j'étais là, sans préférence, hâtivement, par une rage goulue de mal faire.
O mystère! Nous aurions donc subi l'attraction de nos seuls vices? Nous nous serions unis dans une mutuelle curiosité du crime, dans un goût commun de trahisons, de bassesses, de vilenies? Nous n'aurions eu pour but et pour mobile que la satisfaction de nos pires instincts?