Cela, j'en conviens, m'aurait été impossible.

Oh! non; pas cela! Tout, la solitude ici, l'exil, mes longs ennuis, mes fatigues, mes névralgies insupportables dont l'acuité augmente chaque jour, mes relations abandonnées, ma vie perdue, tout, tout, mais pas cela!

Henriette me devient depuis hier un objet de haine. Quelle lâche créature! Je suis certain qu'elle a eu peur, qu'elle a vu, elle, le fantôme, le mort, l'apparition vengeresse. Elle a eu des cauchemars, des nuits dévastées par l'insomnie; elle s'est retournée sur sa couche déshonorée pendant des heures, essoufflée, suante, les yeux grands ouverts cherchant des protecteurs infernaux dans les ténèbres.

Je vois cela d'ici. Elle a eu peur.

Depuis deux années elle lutte vainement contre l'ombre. Elle voit des
Féliciens partout.

Quand elle dort, Félicien entre dans la chambre mauve, enjambe le lit et vient s'étendre sur sa poitrine; il est livide, il y a une humidité âcre sur sa face, du sang dans le trou noir de ses yeux et sur sa barbe décolorée.

Et elle le voit, la misérable! Elle le regarde, elle ne peut pas ne pas le regarder. Tantôt le spectre est vêtu, tantôt il est nu; et quand il est nu, Henriette suit en tremblant de fièvre et d'horreur le lent et sûr travail des vers immondes qui dévorent cette chair froide. Maintenant les yeux ont été mangés; on voit la place profonde et sinistre, deux cavités où l'on pourrait enfoncer deux doigts. Aux épaules, un os sale apparaît décharné; les ongles des pieds et des mains sont tombés et laissent voir de petits moignons ratatinés. Et Henriette doit partager son lit avec cette pourriture infâme; elle la sent près d'elle. Quelquefois elle tente un mouvement désespéré; alors le cadavre roule sur elle, la soufflette d'un bras ballant et, brusquement repoussé, tombe à terre en entraînant les édredons de satin et les oreillers de dentelle. Alors Henriette n'ose pas descendre, n'ose plus bouger; elle reste accablée, demi-nue, sur le lit, et attend en grelottant l'aurore.

Pendant les repas, le mort s'assied en silence; à la place qu'occupait naguère le vivant, ou bien il vient à pas de loup derrière Henriette et la tire sournoisement par le bas de sa jupe. Le soir il s'installe au coin du feu et sourit—ce qui est épouvantable. Ses pieds de squelette ballottent dans des pantoufles de tapisserie. On voit toutes ses dents maintenant à la place des lèvres dévorées par les vers. Et tout autour flotte une odeur de tombeau.

Voilà, à coup sûr, quelle a été la vie d'Henriette depuis le soir fatal. Le mort s'est emparé d'elle, de ses jours, de ses nuits, du visage de tous.

Alors elle s'est remariée pour ne plus être seule contre le mort. Il y aura désormais à côté d'elle, la nuit, une distraction, des caresses, une intervention protectrice. Le mort n'osera plus entrer dans la chambre mauve, ou, s'il y vient, le nouveau mari le jettera par la fenêtre. A table, il ne pourra plus s'asseoir, sa place étant occupée par le mari vivant. Une présence nouvelle, réelle, se substituera à sa présence imaginaire. Il y a là seulement une question d'habitudes à perdre.