A Aurélien Scholl
mon grand confrère
et
mon grand ami.

LA SOURCE PRÉGAMAIN

I

Dans la soirée du 5 janvier 1879, on eût vainement cherché dans Paris, voire dans la banlieue, voire dans les départements, un homme plus complètement satisfait que Gédéon Prégamain.

Le matin même il avait conduit au cimetière, sur les hauteurs du Père-Lachaise, son oncle, Babylas-Clod-Fiacre Prégamain, enlevé en quelques jours par une indigestion de navets, après quatre-vingt-deux années d'une existence obscure et inutile. Le défunt léguait à Gédéon, unique héritier, toute sa fortune, laquelle, selon les dires du notaire, pouvait être évaluée à cinq millions de francs, tant en excellentes valeurs qu'en immeubles facilement réalisables. Or, si l'on considère que Babylas avait montré, sa vie durant, la plus sordide lésinerie et la bonne humeur d'un chef d'escadron criblé de rhumatismes; si l'on réfléchit que Gédéon avait reçu de lui seulement quelques conseils narquois en réponse à de pressantes sollicitations, on comprendra, sans toutefois l'approuver, l'immorale hilarité dont l'héritier ne pouvait s'empêcher de faire étalage.

Chaque fois que Gédéon, harcelé par ses dettes ou poussé par quelque convoitise, s'était avisé de prendre au sérieux l'axiome moderne en vertu duquel les oncles seraient des caissiers donnés par la nature, le vieillard lui avait opposé un visage et un coffre-fort fermés à double tour de clef, adoucissant ses refus entêtés par des phrases comme celle-ci: «Patience! mon garçon… Je ne te donne rien parce que je t'aime et que je comprends tes intérêts mieux que toi-même… Patience! tu seras si heureux de retrouver cet argent-là après ma mort!…»

Ayant savouré ce genre de consolation pendant dix ou douze ans et vainement essayé d'en abreuver ses fournisseurs, Gédéon ne croyait pas manquer à la mémoire de son oncle en manifestant une joie dont le défunt lui-même avait eu le pressentiment. En effet, comme Babylas l'avait maintes fois annoncé, Gédéon s'émerveillait de trouver une fortune, et déjà les premières confidences du notaire avaient effacé l'amertume des anciennes déceptions.

Cinq millions! Le beau chiffre! Gédéon possédait maintenant cinq millions, deux cent cinquante mille francs de rente, c'est-à-dire, dès demain, une demeure luxueuse, un grand château dans un beau pays, des tableaux de maîtres, des statues de marbre, des chevaux, des voitures, des maîtresses, une table somptueuse et de vieux vins!

Demain ramènerait les anciens camarades désormais souriants, envieux et courbés; demain verrait éclore mille sourires de femmes et rayonner mille regards provocants. Demain, on serait beau, puissant, entouré; on aurait le droit d'être sot et même de se montrer insolent. Les créanciers, hier arrogants et fauves, salueraient plus bas et affecteraient l'oubli de leurs factures. L'ancien mobilier, racolé pièce par pièce à l'Hôtel des Ventes dans les remises du rez-de-chaussée, serait vendu, ou donné, ou abandonné. On remplacerait les vestons par des redingotes, les vieux galurins par des chapeaux neufs, les souliers par des bottes, la crémerie par le café Anglais, le marchand de vins par le café Riche, les petits-bordeaux par des nec-plus-ultra de Hupmann.

Cinq millions! une féerie! En ses jours de vache enragée, Gédéon avait parfois désespéré de l'avenir. Il pensait: