Aussi se sentait-il heureux. Au point de vue pratique, il se voyait riche et libre; au point de vue familial, étant donné l'insupportable caractère du défunt, il ne voyait plus dans cette mort qu'un de ces désagréments auxquels on s'habitue, comme, par exemple, d'habiter au-dessus d'un serrurier ou en face d'un emballeur.
Il court par le monde en louis, napoléons, dollars, doublons espagnols, ducats hollandais, livres sterlings, kemnitz d'Autriche, kitzes de Turquie, aigles américaines, frédérics allemands ou danois, piastres du Brésil, pour un peu plus de soixante milliards d'or monnayé. Cet or roule de mains en mains, s'échauffe, se fatigue et s'use. Les effigies s'aplatissent et s'effacent, les arêtes vives des lettres et des chiffres s'adoucissent et semblent, après un certain nombre d'années, être sorties d'un moulage plutôt que du heurt formidable de la matrice. Un peu d'or tombe, s'envole et se précipite au fond des coffres-forts ou s'attache aux doigts des hommes. Cette poussière de métal, invisible et impalpable, flotte dans l'air, se mêle à la brise, emplit l'espace, est respirée par les riches qu'elle endurcit et par les pauvres qu'elle exaspère. Passions, colères, jalousies, tentations, opulences sans générosités, misères sans résignation, des rages contenues en bas et des mépris insolents en haut, de l'avidité, de la révolte, l'or respiré fait germer cela. Nous éprouvons tous, plus ou moins, une soif farouche bue avec l'âme des louis qui vole.
Gédéon Prégamain ne connaissait pour ainsi dire point cette soif maladive. L'habitude des longues privations l'avait assoupli pour une vie médiocre. Malgré son ferme propos de ne rien négliger pour assurer la revanche des mauvais dîners d'autrefois, il s'appliquait volontiers à des projets raisonnables. Tout autre eût aisément perdu la tête en face de cette fortune brusquement possédée; les moins fous se seraient épuisés en combinaisons extravagantes ou niaises, semblables à ce paysan qui, gagnant un lot de cent mille francs dans une loterie, s'écriait:
—Enfin! je vais donc pouvoir manger du ragoût de mouton tous les jours!
Gédéon rayonnait, mais la perspective des jouissances matérielles que donne la fortune n'entrait pour aucune part dans son allégresse.
Le soir de l'enterrement, au moment où commence ce récit, il dîna sobrement, se contentant d'ajouter à son maigre ordinaire quelque morceau solide et deux ou trois verres d'un vin généreux. Après, une courte promenade parfumée d'un bon cigare, il rentra chez lui, se fit allumer du feu par sa concierge et, les pieds sur les chenets, l'estomac repu, le cerveau libre, il donna libre cours à ses pensées.
—Enfin! s'écria-t-il, on va donc parler de moi!
Il alluma un second cigare et, la tête en arrière, les bras ballants, s'étira sur son fauteuil.
—Oui, on parlera de moi… Quand? Bientôt… A propos de quoi? Je l'ignore. Mais on parlera de moi, cela est certain. Oh! mon rêve! oh! mon but!… Depuis le lycée je végète, je suis perdu dans la foule, je languis ignoré et obscur… Depuis dix années je ronge mon frein, attendant cette fortune que j'aurais la force de mépriser si elle ne devait être l'instrument, le levier de ma gloire. Oui, être un des hommes que le monde admire et salue, entendre mon nom voler de bouche en bouche, sentir au passage le regard curieux et intimidé du passant, lire à travers les journaux et les revues des récits dont je serais le héros, voir recueillir comme autant de notes importantes pour l'avenir les moindres incidents de mes journées, devenir le centre des jalousies et des louanges, me savoir célèbre, voilà où j'en veux venir!… Palais de marbre, salons dorés, tapis en fleurs, riches domaines, festins, chevaux, maîtresses, jouissances. Qu'ai-je besoin de tout cela? N'ai-je pas vécu sans banquets, sans équipages, sans baisers, presque sans abri? Et quand mes années de jeunesse ont subi ce jeûne austère, quand mon corps et ma fierté se sont pliés pour jamais, en quoi m'effrayerait un avenir misérable?… Allons donc! Est-ce de la faim, de la soif, du froid, de l'ennui que j'ai souffert? Non, j'ai souffert de ceci, c'est qu'on ne savait pas que Gédéon Prégamain avait faim, soif et froid!
Je sentais que je n'étais rien, rien du tout, qu'on ne parlerait jamais de moi dans les journaux, qu'il ne viendrait pas un chat à mon enterrement… Je me disais: Est-ce possible? Quoi! à l'heure où les plus humbles deviennent notoires, quand il suffit pour atteindre à la célébrité d'écrire un livre, de dire une sottise, de vendre un médicament, de fabriquer du chocolat, de monter dans un ballon, de recevoir un coup d'épée ou d'entrer avec M. Bidel dans la cage où agonisent ses vieux lions goutteux! quand Améric Vespuce est célèbre pour un monde qu'il n'a pas découvert et Nordenskiold pour un pôle qu'il n'a pas approché! quand tous sont connus, qu'ils réussissent ou qu'ils échouent, Skoboleff par ses victoires, Bénédeck par ses défaites! quand on voit les plus chétifs porter un nom populaire, que l'on sait par exemple que le cuisinier de Gambetta se nommait Trompette, que la cuisinière du docteur Véron s'appelait Sophie, que la bouquetière du Jockey-Club a nom Isabelle; moi, Gédéon Prégamain, je restais inconnu et oublié!… Paris s'est occupé d'une foule de gens sans valeur. Une marchande de journaux, Gabrielle de la Périne, a été célèbre pendant six mois pour avoir simplement vendu des journaux! Il se trouve des reporters pour célébrer le grand nez de l'acteur Hyacinthe, le ventre de Daubray, les calembours écoeurants du comique Hamburger, les dents de Jeanne Samary, les robes de la duchesse de Pourtalès, les jambes de l'acrobate Océana, les chevaux du comte Lagrange! car il y a des chevaux célèbres, Gladiateur, Vermouth, Saltarelle, etc., voilà des noms que le public connaît et répète. Oh honte! Il y a eu chez Franconi un âne nommé Rigolo, dont le souvenir est encore dans toutes les mémoires. On sait le nom de la chèvre qui joue à l'Opéra-Comique dans le Pardon de Ploërmel et de l'éléphant qui figure à la Porte-Saint-Martin dans le Tour du Monde. L'hippopotame du Jardin des Plantes, étant décédé récemment, a joui d'un article nécrologique dans l'Événement. On savait son nom, à lui! Et qui sait mon nom à moi? Personne.