On pourrait supposer que j'avais cédé à la gloriole de tromper un homme supérieur.

Pour qui me prendrait-on?

Une considération de cette sorte pouvait, à la vérité, tenter un esprit vulgaire; je ne m'en suis point préoccupé. Félicien eût été le premier venu que je l'aurais trahi tout de même.

S'imaginer que la plupart des maris trompés sont des imbéciles, des idiots, des crétins, est le comble de l'erreur. On abuse beaucoup de ces mots: «imbéciles, idiots, crétins.» C'est un tort, les hommes plus bêtes que les autres sont excessivement rares. Puis il ne faut pas perdre de vue que la finesse des maris se heurte constamment à la finesse des femmes, bien autrement redoutable. Enfin les époux ne sont pas, ne seront jamais d'accord sur la nature même des faits qui engagent la responsabilité de celles-ci, tandis qu'ils justifient la sévérité, tout au moins l'inquiétude, de ceux-là.

Je m'explique.

Depuis plusieurs milliers d'années, l'homme, toujours en éveil, toujours en action, a créé, inventé, construit, imaginé, bâti, combiné, élevé, perfectionné une foule de choses parmi lesquelles plusieurs méritent la louange. La femme, indolente, extatique, trop frêle pour construire, trop nerveuse pour inventer, s'est donné comme tâche de perfectionner sa vertu. Cette oeuvre de perfectionnement n'est probablement pas encore achevée à l'heure actuelle. Supposons que, dans l'origine, cette vertu des femmes ait pu être représentée par un cercle assez vaste, capable de contenir un nombre honnête de devoirs. Les femmes ont d'abord fait la moue, mais, comme les législations anciennes leur opposaient une sévérité effective qu'elles n'ont point à redouter des codes modernes, elles ont patienté, rongé leur frein, attendu l'avènement d'un ordre de choses plus libéral, plus favorable à l'esprit de réforme. Cette heure, espérée de plusieurs générations, étant venue à sonner, elles n'ont pas perdu de temps. C'était si je ne me trompe—et autant que l'on peut assigner une date à ce grand événement historique,—dans la première partie du dix-huitième siècle. Les femmes ont alors examiné le cercle en question, l'ont jugé trop grand et, d'un commun accord, sans qu'une voix s'élevât parmi elles pour proposer un amendement—Jeanne d'Arc avait emporté son secret dans la tombe—elles en ont décrété le rétrécissement.

Le grand cercle devint en conséquence un cercle de dimension médiocre et qui, naturellement, ne contenait plus autant de devoirs que son aîné. C'était déjà fort audacieux pour l'époque. Les hommes, nos ancêtres, volontiers se seraient montrés réactionnaires en ce point, mais les femmes leur affirmèrent si tendrement que cette diminution ne serait suivie d'aucune autre, qu'elles s'en tiendraient là, que si elles négligeaient les devoirs placés maintenant en dehors du cercle elles ne failliraient à aucun de ceux y contenus, elles furent enfin si persuasives que la mesure passa.

On sait à quelles funestes conséquences peut mener le régime des concessions. Celle-ci coûta gros au sexe fort. Les femmes, mises en goût, laissèrent s'écouler quelques lustres et revinrent à l'assaut. Une deuxième fois, le cercle fut rétréci, puis une troisième, puis une quatrième, le nombre des devoirs imposés au sexe faible diminuant avec la circonférence. De telle sorte qu'aujourd'hui ce fameux cercle, constamment amoindri, n'est plus qu'un point et ne peut plus comporter qu'un devoir, un seul et unique devoir. Par exemple, arrivées à ce point, les femmes ont déclaré que là était leur vertu, et que rien désormais ne pourrait les amener à en démordre.

Depuis fort longtemps les hommes s'efforcent de réagir, de ramener le cercle à son volume primitif; mais ils ne sont pas les plus forts. D'ailleurs, remonte-t-on le courant du progrès?

Il résulte des perfectionnements apportés par l'espèce féminine dans les dimensions de sa vertu que de nos jours une femme se croit coupable seulement quand elle a manqué à l'unique devoir subsistant. Pour elle, l'adultère n'a point de commencements.