Inutile d'insister sur un fait si universellement connu. Il suffira de donner ici quelques chiffres pour montrer que non seulement la population canadienne augmente, mais qu'elle augmente d'une façon bien plus rapide que celle de tous ses voisins, anglais, américains ou autres.
Dans la province de Québec, les Canadiens, que nous avions laissés, en 1763, au nombre de 68 à 70,000, s'élèvent aujourd'hui au chiffre de 1,200,000. La population totale de la province étant de 1,500,000 habitants, le chiffre laissé pour les Anglais n'est pas bien fort, on le voit. Et cependant, si faible qu'il soit déjà, chaque recensement décennal indique, d'une façon continue, une diminution constante de leur nombre relativement à celui des Canadiens.
En 1851 les Anglais formaient les 25,49 p. 100 de la population.
En 1861 ---- ---- 23,68 ----
En 1871 ---- ---- 21,93 ----
En 1881 ---- ---- 20,98 ----
En 1891 ---- ---- 20,00 ---- [82]
[Note 82: ][(retour) ] Voici les chiffres tirés des recensements décennaux:
+--------+-----------+-----------+------------+
| | | ANGLAIS | POPULATION |
| ANNÉES | CANADIENS | et | TOTALE |
| | |IRLANDAIS | |
+--------+-----------+-----------+------------+
| 1851 | 669.528 | 226.733 | 890.261 |
| 1861 | 847.615 | 263.019 | 1.110.661 |
| 1871 | 929.817 | 261.321 | 1.191.516 |
| 1881 | 1.073.320 | 285.117 | 1.359.027 |
| 1891 | 1.196.346 | 292.189 | 1.488.586 |
+--------+-----------+-----------+------------+
Ces chiffres se passent de tout commentaire. Il peut être intéressant pourtant d'en suivre le détail dans certaines régions de la province de Québec. Il en est dans lesquelles est groupée d'une façon toute spéciale la population anglaise, qui ont été ouvertes et colonisées par elle. Voyons ce qui s'y passe.
La principale et la plus connue de ces régions est celle des cantons de l'Est, peuplés, à la suite de la guerre d'Amérique, par quelques-uns des loyalistes réfugiés au Canada. Jusqu'en 1830 environ, la population y demeura exclusivement anglaise; pas un Canadien n'avait pénétré dans ces régions où sa langue était inconnue, qui portaient des noms anglais et s'appelaient des Townships, des Trompe-chipes comme ils disaient, faute de pouvoir mieux prononcer cette désignation étrangère.
Mais un moment arriva où les Canadiens furent contraints de sortir des vieilles seigneuries françaises, devenues trop pleines, et, dès lors, la nécessité les poussa à chercher des terres dans les cantons anglais; ils osèrent aborder de front ces noms terribles qui les avaient effrayés; ils surent d'ailleurs tourner la difficulté, et dans une bouche canadienne, Sommerset devint Sainte-Morisette, et Standfold se changea en Sainte-Folle. En même temps qu'ils en altéraient les noms, ils changeaient de fond en comble la situation ethnographique de la contrée, si bien que, partis de 0 en 1830, ils formaient, en 1881, 63 pour 100 de la population des cantons de l'Est[83].
[Note 83: ][(retour) ] E. Reclus, Géographie universelle, l'Amérique boréale, p. 494.
Une à une dans cette région les municipalités, autrefois anglaises, deviennent des municipalités françaises: «La langue anglaise, dit le journal anglais le Witness, du 22 juillet 1890, a été abolie dans une partie du canton de Stanbridge (comté de Missiquoi), maintenant appelé Notre-Dame de Stanbridge; elle est à la veille d'être abolie dans une partie du canton de Whitton (comté de Compton). Dans dix ans, que seront devenus les cantons de langue anglaise dans l'Est?»
Même résultat au point de vue des élections politiques. Sur les soixante comtés ou divisions électorales existant dans la province de Québec, treize présentaient encore, il y a quelques années, une majorité anglaise; elles sont aujourd'hui réduites au nombre de six[84]; dans les cinquante-quatre autres, les Canadiens dominent.