Pourtant, le chat de campagne est triste & maigre.

Sa tristesse j'en ai dit la raison. Bourré de coups plus que de viande, méprisé autant que le chien est adulé, ne recevant jamais de caresses, délaissé par des natures brutales qui ne comprennent pas ses trésors d'affection, le chat souffre dans sa délicatesse. Pas de jambes amies contre lesquelles il puisse se frotter; la voix des gens de campagne semble rude à un animal d'une ouïe d'une exquise finesse. Dans sa jeunesse, il a miaulé doucement pour satisfaire son appétit; personne ne l'a écouté. Le chat est devenu misanthrope; ses meilleures qualités se sont aigries. Il est allé demander à la solitude des champs & des bois un baume à ses mélancolies; ni les pâtures ni les forêts ne rendent l'enjouement, & c'est pourquoi le chat de village est triste.

Sa maigreur semble bizarre en présence des méfaits que le Journal d'agriculture pratique lui implique. Lièvreteaux, lapineaux, perdreaux faisandeaux, à en croire l'acte d'accusation, ne font qu'une bouchée sous les crocs d'un si cruel carnassier. Et il reste maigre comme une hyène du désert! Sans doute la vie sauvage n'embellit pas les êtres à la façon des villes; un appartement bien chaud lustre le poil mieux que la brise; mais le gibier si abondant dont on lui reproche la destruction devrait avoir quelque action sur l'estomac de l'animal.

On a vu l'étalage des déprédations des chats; la statistique est plus terrible à son endroit, s'il est possible, que l'acte d'accusation.

Le nombre des maisons rurales en France est évalué à six millions. Dans chaque maison au village on peut compter un chat, sinon plusieurs. Voilà donc plusieurs millions de carnassiers destructeurs de gibier.

Conséquence, six à dix millions de chats à exterminer.

Le rédacteur qui a aligné ces chiffres enjoint aux propriétaires ruraux d'empêcher leurs fermiers, métayers, vignerons, pâtres, meuniers, forestiers, journaliers, de conserver des chats chez eux; pour lui, comme pour M. Toussenel, un coup de fusil terminerait promptement l'affaire.

Il n'est pas tenu compte dans cette statistique de la conservation des grains. Les rats, les souris & autres rongeurs semblent n'avoir jamais existé. On ne dit pas que la seule présence du chat dans une maison suffit à éloigner les destructeurs de blé.

La passion égare les ennemis des chats. Ce n'est pas tout que de dresser un réquisitoire; chaque accusé a droit de faire entendre des témoins à décharge.

La mission des chats à la campagne a-t-elle été assez étudiée pour qu'on les condamne si facilement? Ils détruisent les rats, protégent l'enserrement du grain, cela ne peut se nier; mais ne font-ils pas la guerre à d'autres animaux, aux putois & aux belettes, par exemple?