Pourquoi ne le voit-on pas avec ses chats? Nous aurions alors un portrait vraiment intime de cet homme d'État[21].

[21] Il semble étonnant que Moncrif qui, malgré le ton de badinage de son livre sur les chats, avait fait cependant de longues recherches au sujet de ces animaux, n'ait pas dit un mot de la passion de Richelieu pour les félins. Ce fait attribué au grand politique est-il une légende détournée de sa source? «Personne n'ignore, dit Moncrif, qu'un des plus grands ministres qu'ait eus la France, M. de Colbert, avait toujours des petits chats folâtrant dans ce même cabinet d'où sont sortis tant d'établissements utiles & honorables à la nation.»

Un ami des chats plus délicat fut Chateaubriand. Il en est l'écrivain le plus enthousiaste, celui qui en a le mieux parlé, le plus sainement & dans le meilleur style.

Quoique appartenant à cette race de désespérés qui nous a malheureusement valu une race de byroniens de seconde main, Chateaubriand est lié aux chats, les chats sont liés à lui. Partout le préoccupent ces animaux, dans la fortune & l'infortune, en exil, en ambassade, à la fin de sa vie, lorsque, accablé de gloire, il gouverne la littérature du fond de l'Abbaye-aux-Bois.

Il a une telle admiration pour le chat, que lui-même trouve qu'il ressemble à un chat.

«Ne connaissez-vous pas près d'ici, disait-il en souriant à son ami le comte de Marcellus, quelqu'un qui ressemble au chat? Je trouve, quant à moi, que notre longue familiarité m'a donné quelques-unes de ses allures.»

L'indépendance du chat, c'est là ce qui frappe Chateaubriand, qui lui aussi caresse la royauté à ses heures, mais ne s'abaisse pas à la flatter quand elle commet des actes attentatoires à la liberté.

Il faut citer la conversation de Chateaubriand avec son secrétaire d'ambassade sur les chats:

«J'aime dans le chat, disait Chateaubriand à M. de Marcellus, ce caractère indépendant & presque ingrat qui le fait ne s'attacher à personne, cette indifférence avec laquelle il passe des salons à ses gouttières natales; on le caresse, il fait gros dos; mais c'est un plaisir physique qu'il éprouve & non comme le chien une niaise satisfaction d'aimer & d'être fidèle à son maître, qui l'en remercie à coups de pied. Le chat vit seul, il n'a nul besoin de société, il n'obéit que quand il veut, fait l'endormi pour mieux voir & griffe tout ce qu'il peut griffer. Buffon a maltraité le chat: je travaille à sa réhabilitation, & j'espère en faire un animal convenablement honnête, à la mode du temps[22]

[22] Comte de Marcellus, Chateaubriand & son temps. 1 vol. in-8º. Lévy, 1859.