M. de Marcellus ajoute que le culte du chat ne s'est affaibli jamais chez M. de Chateaubriand, quand tous ses autres sentiments se sont successivement éteints.

«Je me ferais volontiers, disait Chateaubriand à M. de Marcellus, l'avocat de certaines œuvres de Dieu en disgrâce auprès des hommes. En première ligne figureraient l'âne & le chat.»

Il resterait beaucoup à dire sur l'affection profonde que portait le grand écrivain aux chats. Feu Danièlo, qui fut longtemps secrétaire du poëte, me racontait un piquant plaidoyer de Chateaubriand à Venise, en plein quai des Esclavons. Le secrétaire s'étonnait des goûts de son illustre patron pour la race féline & vantait les pigeons outre mesure. Chateaubriand apportait maints arguments pour défendre son animal favori; Danièlo se livrait à des dithyrambes en faveur de la gent ailée[23]. N'ayant pas pris de notes sur l'instant, il me serait difficile de donner aujourd'hui une idée complète de ce débat.

[23] Danièlo, à Paris, vivait entouré d'une centaine de pigeons dans une masure. «Je loge, disait-il, chez mes pigeons.»

Les natures délicates comprennent le chat. Il a pour lui les femmes; en grande estime le tiennent les poëtes & les artistes, mus par un système nerveux d'une exquise délicatesse, & seules les natures grossières méconnaissent la nature distinguée de l'animal.

Le charmant épisode que celui raconté par Mme Michelet!

«... Les visiteurs les plus nombreux & les plus assidus à notre petite maison, dit Mme Michelet, c'étaient les pauvres, qui en connaissaient le chemin & l'inépuisable charité. Tous y participaient, les animaux eux-mêmes, & c'était une chose curieuse & divertissante de voir les chiens du voisinage, patiemment, silencieusement assis sur leur derrière, attendre que mon père levât les yeux de son livre. Ma mère, plus raisonnable, aurait été d'avis d'éloigner ces convives indiscrets qui se priaient eux-mêmes. Mon père sentait qu'il avait tort, & pourtant il ne manquait guère de leur jeter à la dérobée quelque reste qui les renvoyait satisfaits...

«Plus que les chiens encore, les chats étaient dans sa faveur. Cela tenait à son éducation, aux cruelles années de collége; son frère & lui, battus & rebutés, entre les duretés de la famille & les cruautés de l'école, avaient eu deux chats pour consolateurs. Cette prédilection passa dans la famille; chacun de nous, enfant, avait son chat. La réunion était belle au foyer; tous, en grande fourrure, siégeaient dignement sous les chaises de leurs jeunes maîtres.