Ne pouvant qu'effleurer cette existence de Talleyrand, qu'éclairer deux ou trois points saillants, et tout au plus donner un coup de sonde à deux ou trois endroits, je ne voudrais rien dire que d'exact, de sûr, et en même temps mettre le lecteur à même de juger, ou du moins d'entrevoir les éléments divers du jugement.
La grâce, le goût, l'art de l'insinuation, il faut qu'il les ait eus au plus haut degré pour que, dans ses Mémoires sobres et sévères, Napoléon, racontant ce qui se passa à son retour de l'Italie et de Rastadt, et la manière dont il fut accueilli par le Directoire, les fêtes qu'on lui donna, ait songé à distinguer celle du ministre des affaires étrangères. Talleyrand et lui se voyaient alors pour la première fois:
«Le Directoire, le Corps législatif et le ministre des relations extérieures donnèrent des fêtes à Napoléon. Il parut à toutes, mais y resta peu de temps. Celle du ministre Talleyrand fut marquée au coin du bon goût. Une femme célèbre, déterminée à lutter avec le vainqueur d'Italie, l'interpella au milieu d'un grand cercle, lui demandant quelle était, à ses yeux, la première femme du monde, morte ou vivante: «Celle qui a fait le plus d'enfants,» lui répondit-il en souriant.»
C'est là le lieu de ce fameux mot en réponse à Mme de Staël, et qui a tant couru: elle voyait également pour la première fois le général Bonaparte, elle essayait d'emblée sur lui la fascination de son éloquence. Convenez que la question à bout portant était provoquante. Ainsi placée et dite en souriant, la riposte qui a pu paraître une grosse impolitesse n'est plus guère qu'une malice[9].
Il est parfaitement vrai que Talleyrand, en ces années, avait déjà jusqu'à un certain point lié son avenir à celui du glorieux général, et qu'il y avait entre eux un concert, même pour ce qui devait s'accomplir en Orient. Les arrangements étaient pris, les rôles distribués: en même temps que Bonaparte s'embarquait pour l'Égypte, Talleyrand devait aller de sa personne négocier auprès de la Porte en qualité d'ambassadeur, pour appuyer de sa diplomatie l'expédition colonisatrice. Mais avec lui les absents bientôt avaient tort: il aima mieux oublier l'Orient, laisser le conquérant lointain courir ses risques, et rester à Paris ministre d'une politique qui était sans doute beaucoup trop révolutionnaire et propagandiste pour qu'il l'acceptât sincèrement, mais à laquelle aussi, à travers les remaniements des petits États, il y avait beaucoup pour lui à gagner, à pêcher, comme on dit, en eau trouble.
La vénalité, en effet, c'est là la plaie de Talleyrand, une plaie hideuse, un chancre rongeur et qui envahit le fond. Un homme public, comme tous les hommes, a ses défauts, ses passions ou même ses vices; mais il ne faut point, comme à Talleyrand, que ces vices prennent toute la place et occupent tout le fond de sa vie. Les choses du devant en souffrent: il n'y a pas de vraie grandeur possible avec cela, et on ne peut même, à ce prix, être grand politique que par éclairs et dans de rares moments. Le tour joué, on retourne trop vite à sa boue secrète.
M. de Chateaubriand, dans son antipathie d'humeur et de nature pour le personnage, lui qui avait autant le ressort de l'honneur et le goût du dépouillement que l'autre les avait peu et savait aisément s'en passer, a dit, à propos de la manière dont M. de Talleyrand négociait les traités: «Quand M. Talleyrand ne conspire pas, il trafique.» Ce mot sanglant, au moins dans sa seconde partie, n'est que la vérité même.
Il est donc très-certain encore, pour ne s'en tenir qu'à ce qui a éclaté, que Talleyrand, ministre des relations extérieures sous le Directoire, profita de la saisie des navires américains à la suite du traité de commerce des États-Unis avec l'Angleterre, pour attirer à Paris les commissaires de cette république munis de pleins pouvoirs et tâcher de les rançonner[10]. Il leur fit offrir, par des entremetteurs à sa dévotion, et dont les noms sont connus, de se charger d'une réconciliation à l'amiable avec le Directoire, mais seulement à prix d'argent,—de beaucoup d'argent. Ces honnêtes gens résistèrent et ébruitèrent la proposition. C'est à cette laide affaire que sir Henry Bulwer fait allusion dans une note où il est dit: «Quant à ses habitudes à cet égard (à sa manière de s'enrichir), il ne sera peut-être pas mal d'avoir recours à la correspondance américaine: Papiers d'État et documents publics des États-Unis (t. III, p. 473-499 et t. IV).» J'ai tenu moi-même à rechercher les pièces indiquées, et qui sont d'ailleurs très-bien analysées dans Michaud. On y voit cette négociation secrète exposée de point en point dans les dépêches des commissaires à leur gouvernement.
C'est aussi en cette occasion qu'on voit apparaître et figurer pour la première fois dans la vie de Talleyrand son aide de camp habituel et le plus digne de lui, Montrond, un homme d'audace et d'esprit, un intrigant de haut vol. Ils étaient chacun un type dans son genre, et les deux se complétaient. Il ne saurait y avoir désormais de Talleyrand sans Montrond, ni de Montrond sans Talleyrand.
Une telle affaire avérée, comme le mensonge dont je parlais l'autre jour, en représente et en suppose des milliers d'autres. Or, rien de plus avéré, de plus authentiquement acquis à l'histoire que cette tentative d'extorsion et, pour parler net, que cette manœuvre de chantage auprès des envoyés américains. Le scandale qu'elle fit, même sous ce régime peu scrupuleux du Directoire, fut une des causes qui obligèrent Talleyrand de quitter le ministère, où il fut remplacé par Reinhard; et, même après le 18 brumaire, il ne put y rentrer aussitôt. Napoléon, dans ses Mémoires, en a donné la raison: