Un grave problème, et des plus tristes, qui, bon gré mal gré, se dresse devant nous un peu avant cette époque dans la vie de M. de Talleyrand, c'est la part qu'il aurait prise, non pas seulement une part de transmission et d'information ministérielle, mais un rôle d'instigation et d'initiative, à l'arrestation et à l'enlèvement du duc d'Enghien. Quelles que soient les raisons qu'on ait alléguées à sa décharge, telles que sa nonchalance, sa douceur de mœurs, il n'est pas clair du tout qu'il soit innocent. Un honnête homme bien informé, Meneval, affirme le fait du conseil donné, et il avait vu de ses yeux une lettre accusatrice qui aurait échappé aux précautions du coupable. On sait, en effet, que Talleyrand fut toujours très-attentif à faire disparaître toute trace écrite de son intervention dans certains événements, bien sûr ensuite de pratiquer à l'aise la maxime: «Tout mauvais cas est niable.» Ainsi, en 1814, dès qu'il se vit chef du gouvernement provisoire, il n'eut rien de plus pressé que de faire enlever des archives du cabinet de l'empereur tout ce qui pouvait le compromettre. Un ancien secrétaire de Talleyrand, de Perray, avait là-dessus une version piquante. Selon cette version, Talleyrand aurait envoyé deux hommes à lui, de Perray lui-même et un autre, pour prendre aux Tuileries les précieux papiers et l'aider à les visiter. Le triage se fit dans un entre-sol de la rue Saint-Florentin: Talleyrand, renversé dans son fauteuil, les jambes en l'air et appuyées contre le manteau de la cheminée, recevait des mains des deux acolytes les pièces condamnées et les jetait au feu. Tout à coup on vient l'avertir que l'empereur Alexandre, qui logeait au premier, le demandait: il se leva en recommandant à ces messieurs de continuer le triage de confiance et le brûlement. A peine avait-il le pied hors de la chambre, que de Perray s'empressa de repêcher la lettre compromettante et de la tirer du feu. Cette lettre, qui a été montrée depuis à plusieurs personnes, dont quelques-unes encore existantes, disait en substance ce que Meneval lui-même a résumé dans ses Souvenirs historiques (tome III, page 85). Il n'y a de variante que dans la version de la circonstance fortuite qui aurait préservé la pièce de l'auto-da-fé, et l'on conçoit que le récit du secrétaire infidèle n'ait pas été le même avec tous.
Mais quel intérêt, se demande-t-on, pouvait avoir Talleyrand à ce retranchement d'un prince du sang royal? Passe encore si c'eût été Fouché; mais Talleyrand!—A quoi on peut répondre: Les plus avisés se trompent quelquefois; Talleyrand put avoir ce jour-là un excès de zèle; les Bourbons étaient bien loin en 1804, et Talleyrand était homme à ce moment, à parier tout à fait et à risquer son va-tout du côté de l'Empire. Dans tous les cas, il est terrible pour la moralité d'un homme qu'on ne puisse opposer de meilleure raison à son active intervention dans un cas de cette nature, que le peu d'intérêt qu'il y avait.
Il s'en tira d'ailleurs dans le temps par un mot, et, tandis qu'un autre, en apprenant le meurtre du duc d'Enghien, disait cette parole devenue célèbre: «C'est pire qu'un crime, c'est une faute[13],» Talleyrand répondait à un ami qui lui conseillait de donner sa démission: «Si, comme vous le dites, Bonaparte s'est rendu coupable d'un crime, ce n'est pas une raison pour que je me rende coupable d'une sottise[14].»
Quant à l'affaire du Concordat et aux négociations qui l'amenèrent, il y poussa et y aida de toutes ses forces; il y avait un intérêt direct: c'était de faire sa paix avec le pape et de régulariser son entrée dans la vie séculière; ce qu'il obtint en effet par un bref. Mais, lorsqu'il voulut y sous-entendre la permission de se marier, et qu'il en usa, il fut désavoué et ne réussit qu'à demi.—Et à ce propos des affaires romaines, il avait une maxime qui résultait sans doute de son expérience, et qui rentre bien dans ce tour de paradoxe sensé qu'il affectionnait: «Pour faire un bon secrétaire d'État à Rome, il faut prendre un mauvais cardinal.»
III
«Mais je ne vous reconnais plus; je ne vous ai jamais vu si sévère...—Suis-je donc injuste? ai-je dit quelque chose de faux?—Non, mais, sur le prince de Talleyrand, sur un homme de cette distinction, de cette importance, qui a joué un tel rôle, qui était si aimable dans la société!...—Eh bien!... ai-je nié l'importance et le rôle? ai-je même contesté l'amabilité?... Allons! je vous comprends, je sais bien que, s'il n'est pas d'un honnête homme de faire de certaines choses, il n'est pas non plus d'un homme de bonne compagnie d'y trop prendre garde et d'y trop insister. Fi donc! quand on est bien élevé et bien appris, on aime à glisser, à ignorer le plus qu'on peut de certaines misères, à regarder surtout les beaux côtés. Que voulez-vous! je m'aperçois, à ma manière de penser, que je deviens de jour en jour plus manant et plus trouble-fête.»—C'est le résumé de ce que j'ai eu à répondre depuis une quinzaine à plus d'un contradicteur, homme du monde et de bon ton.
Mais, pour un écrivain qui cherche le vrai, cependant que faire? Faut-il dissimuler, pallier, recommencer l'éloge académique? Quant à moi, je pense qu'il convient, dans la biographie d'un homme, dans son portrait fidèle, de conserver aux choses l'importance relative qu'elles eurent dans sa vie et dans ses pensées. Or, l'argent tint de tout temps la plus grande place dans les préoccupations de M. de Talleyrand. Et, puisque j'y suis, je ne me refuserai pas de couler à fond cet article de cupidité honteuse dont le personnage politique en lui a tant souffert, et s'est trouvé si atteint, si gâté au cœur et véritablement avili.
«Voyons, Talleyrand, la main sur la conscience, combien avez-vous gagné avec moi?» lui disait un jour de bonne humeur Napoléon.—Et en un autre jour de moins belle humeur: «Monsieur de Talleyrand, comment avez-vous fait pour devenir si riche?—Sire, le moyen a été bien simple: j'ai acheté des rentes la veille du 18 brumaire, et je les ai vendues le lendemain.» Il n'y eut pas moyen de se fâcher ce jour-là; le renard, par un tour de son métier, s'était tiré des griffes du lion.
Talleyrand avait deux moyens de faire et d'accroître sa fortune, le jeu d'abord, l'agiotage, et ensuite, quand il fut au pouvoir, les cadeaux et douceurs qu'il recevait des puissances grandes ou petites pour les servir. Quant au jeu, il commença de bonne heure, et sa réputation était faite dès le temps de la Constituante. Le ministre des États-Unis à Paris, Gouverneur-Morris, témoin aussi impartial que bien informé, et qui est fort à consulter sur l'évêque d'Autun en 89, nous a montré ces trois jeunes gens, Narbonne, Choiseul et l'abbé de Périgord, formant une sorte de triumvirat à la mode, et se donnant la main pour arriver: