M. de Talleyrand allait ordinairement aux eaux tous les étés, il habitait le château de Valençay (Indre), et sa nièce, la belle et spirituelle duchesse de Dino, était près de là à Rochecotte. Il écrivait, des eaux de Bourbon, à une amie de Paris, femme d'un de ses anciens collègues, ministre de Napoléon:
«Les bains de Mme de Dino ont été retardés par les pluies, ce qui fait qu'elle a passé quatre ou cinq jours fort inutilement dans le plus vilain endroit du monde: elle n'a pu commencer son traitement d'eaux qu'hier.—Vous ne me mandez point de nouvelles, et je suis tout près de vous en remercier. Les journaux qui m'arrivent, et que je lis tard, m'en apprennent plus que je ne veux. Quand les choses ne vont pas comme on le comprend, le mieux est d'attendre et d'y peu penser. Le bonhomme la Fontaine a dit:
Patience et longueur de temps
Font plus que force ni que rage.
J'adopte cette opinion, et je crois que M. Mollien fait tout comme moi.—Je me suis mis à lire les articles littéraires des journaux qui arrivent ici, et j'en serai très-probablement bientôt dégoûté. Ne croyez-vous pas que Sainte-Aulaire lui-même doive être un peu embarrassé de l'éloge que fait le Constitutionnel de son Histoire de la Fronde? On y loue le livre, on y loue l'auteur, on y loue les aïeux, et il a fallu tout le savoir-faire et dire de son père pour avoir échappé à quelque éloge.—Il sort de ma chambre un buveur d'eau abîmé de rhumatismes et qui en conséquence voit tout en noir: le présent et l'avenir lui fournissent un beau champ qu'il exploite toute la journée. Chez vous, au contraire, on voit tout en beau, et je crois que cela ne changerait pas, même quand on aurait des rhumatismes, tant la disposition est douce. J'ai retrouvé dans ma mémoire un vers qui va à ces deux si différentes humeurs:
Le malheur est partout, mais le bonheur aussi.
Pessimistes et optimistes doivent s'arranger de ce vers-là: n'est-ce pas singulier?... La princesse (Poniatowska?) va demain faire une course à Néris; elle y passera vingt-quatre heures. J'en suis bien aise, parce qu'elle me dira exactement comment elle a trouvé Mme de Dino; j'irai plus tard. Vous connaissez la passion de la princesse pour les chevaux gris; elle en a trouvé deux ici qu'elle a bien vite arrêtés pour le temps qu'elle passerait à Bourbon. Ce matin, elle a voulu en jouir pour se promener. Ils lui ont été amenés par un cocher qui avait un bonnet de coton et qui ne peut pas le quitter, parce qu'il a la gale. Cela a un peu désappointé son élégance, et m'a amusé.—Adieu. Ce n'est encore que le 10 juin: je suis à ma huitième douche. Faites toutes mes amitiés à M. Mollien. Vous ne me dites pas comment il trouve les productions de Gaëtan[24].»
On était sous le ministère Villèle et au pire moment, après le licenciement de la garde nationale, à la veille de la clôture de la session, de la dissolution de la Chambre et de l'Ordonnance qui allait rétablir la censure. M. de Talleyrand, sur tout cela, pressentait et calculait juste; mais, aux pensées trop sombres, il ne voyait à opposer que sa méthode expectante:
«Il y a bien longtemps qu'il n'a paru de votre écriture à Bourbon: cela n'embellit pas l'endroit.—Il nous est cependant arrivé quelques paralytiques de plus ces jours-ci; mais nous n'avons pas un rhumatisme de connaissance.—Je ne sais si c'est par la disposition dans laquelle mettent ces eaux-ci, ou par humeur, ou par réflexion, mais je n'ai jamais été absent de Paris avec de si mauvais pressentiments sur les affaires publiques. Sans prévoir rien de ce que l'on fera, je crains que, malgré notre apathie, on ne nous lance dans les grandes aventures de révolution, si l'on se laisse aller à la tentation de la censure. C'est le premier anneau d'une chaîne qui peut entraîner tout au précipice. Mais qu'y faire? Je ne sais en vérité qui y peut quelque chose.—Contre ces tristes pensées et la mauvaise saison, je ne connais de recours raisonnable que Jeurs[25].—Ici, il n'y a point de livres: ainsi l'on ne peut pas se réfugier dans le passé.—Mme de Dino soupçonne qu'elle est un peu mieux; mais c'est si peu de chose, que nous n'avons pas encore obtenu ce que promettait le médecin timide de Néris. Mes projets de retour ne sont pas encore fixés: ils dépendent un peu de ceux que l'on forme à Néris, où j'irai passer quelques jours. Je crois que je vous écrirai encore une fois d'ici.—Il me semble que tout le monde a quitté Paris: il n'en arrive point de lettres, de telle sorte que je ne saurai plus comment va le monde, surtout s'il y a censure.—L'affaire Maubreuil, que je lis dans les journaux[26], me paraît se réduire à ceci: «Donnez-moi de l'argent ou je ferai du scandale.» On ne lui donne pas d'argent, et il fait du scandale; si l'on peut appeler scandale des injures bien grossières, adressées par un voleur de grand chemin à des gens qu'il n'a jamais vus. Adieu! si vous m'écrivez encore une fois ici, j'aurai le bonheur de recevoir votre lettre; car rien ne peut naturellement m'empêcher d'y passer encore huit jours.—Mille amitiés à M. Mollien.»
Dans ce cercle de M. de Talleyrand, on avait beaucoup d'esprit, mais on ne faisait pas une si grande dépense d'idées qu'on pourrait de loin le supposer. Ayant à parler de la mort de M. Canning, si l'on imagine un politique de l'école des doctrinaires ou de celle même de M. de Chateaubriand, écrivant une lettre, il s'y prendra d'une tout autre façon que M. de Talleyrand, se bornant à des faits précis et presque matériels dans le billet que voici: