L'Assemblée une fois séparée, et ceux qui en avaient été membres se voyant exclus de toute action législative, Talleyrand ne jugea point à propos de rester dans l'atmosphère agitée de Paris: il partit pour Londres avec son ami Biron, ambassadeur, en janvier 1792. Ce n'était point un simple voyage d'observation: il avait bien aussi une mission confidentielle, mais il ne réussit ni auprès du ministère, ni même dans la haute société, tant la prévention contre la France était forte. Dumont, qui le vit beaucoup à ce moment, nous l'a peint au physique et au moral avec vérité:
«Je ne sais s'il n'avait pas un peu trop l'ambition d'imposer par un air de réserve et de profondeur. Son premier abord en général était très-froid; il parlait très-peu, il écoutait avec une grande attention; sa physionomie, dont les traits étaient un peu gonflés, semblait annoncer de la mollesse, et une voix mâle et grave paraissait contraster avec cette physionomie. Il se tenait à distance et ne s'exposait point. Les Anglais, qui n'ont que des préventions générales sur le caractère des Français, ne trouvaient en lui ni la vivacité, ni la familiarité, ni l'indiscrétion, ni la gaieté nationale. Une manière sentencieuse, une politesse froide, un air d'examen, voilà ce qui formait une défense autour de lui dans son rôle diplomatique.»
Mais dans l'intérieur et l'intimité le masque tombait ou avait l'air de tomber tout à fait: il était alors charmant, familier, d'une grâce caressante, aux petits soins pour plaire, «se faisant amusant pour être amusé». Son goût le plus vif semblait être celui de la conversation avec des esprits faits pour l'entendre, et il aimait à la prolonger jusque bien avant dans la nuit. Dumont, qui fit avec lui le voyage de retour en France, nous a dit combien il était délicieux «dans le petit espace carré d'une voiture».
Revenu à Paris et ne trouvant plus son ami Narbonne dans le ministère, Talleyrand, qui n'en était pas à une liaison près, s'arrangea avec la Gironde, avec Dumouriez, et il retourna de nouveau à Londres, toujours chargé d'une mission, à côté de Chauvelin, ambassadeur, et comme pour le seconder (mai 1702). Il s'agissait, à la veille d'une guerre continentale, de se ménager la neutralité de l'Angleterre. Les négociateurs trouvèrent partout méfiance et sourde oreille: on ne traite pas avec un trône qui s'écroule. Talleyrand, rappelé à Paris avant le 10 août, en repartit avec un passe-port de Danton: en quelle qualité et dans quelles vues?
M. de Talleyrand a longtemps nié être venu cette fois à Londres pour un autre motif que celui d'échapper aux périls qu'il courait en France: ce qui n'empêcha point qu'il ne reçût l'ordre de quitter l'Angleterre en janvier 1794, parce qu'on l'y considérait comme un hôte dangereux[4]. Quel put être le motif de cette rigueur, et pourquoi fut-il un des rares Français auxquels on crut devoir appliquer en ce temps-là l'alien-bill? Cela prouve du moins qu'il n'était guère en odeur de vertu. Il écrivit à cette date à lord Grenville une lettre justificative, où il protestait de l'innocence de ses intentions et de ses démarches:
«Je suis venu en Angleterre, disait-il, jouir de la paix et de la sûreté personnelle à l'abri d'une Constitution protectrice de la liberté et de la propriété. J'y existe, comme je l'ai toujours été, étranger à toutes les discussions et à tous les intérêts de parti, et n'ayant pas plus à redouter devant les hommes justes la publicité d'une seule de mes opinions politiques que la connaissance d'une seule de mes actions...»
Sa réclamation étant restée vaine, il s'embarqua en ce temps pour les États-Unis. Mais, vingt mois plus tard, quand il y eut jour à rentrer en France, Marie-Joseph Chénier, à l'instigation de Mme de Staël[5], sollicita de la Convention le rappel de Talleyrand, et il le fit en ces termes:
«Nos divers ministères à Londres attestent la bonne conduite qu'il a tenue et les services qu'il a rendus. J'ai entre les mains un mémoire dont on a pu trouver un double dans les papiers de Danton. Ce mémoire, daté du 25 novembre 1792, prouve qu'il s'occupait à consolider la République lorsque, sans rapport préalable, on l'a décrété d'accusation...»
De son côté, Talleyrand lui-même, dans des Éclaircissements publiés en l'an VII, avant sa sortie du ministère, voulant se laver de l'accusation d'avoir émigré, s'autorisait de la mission qui lui avait été confiée au début de la République:
«Je fus envoyé à Londres, disait-il, pour la deuxième fois le 7 septembre 1792 par le Conseil exécutif provisoire. J'ai en original le passe-port qui me fut délivré par le Conseil et qui est signé des six membres, Lebrun, Danton, etc. Il a été mis sous les yeux de la Convention au moment où elle daigna s'occuper de moi, et je le montrerai à quiconque désirera la voir. Ce passe-port est conçu en ces termes: Laissez passer Ch.-Maurice Talleyrand allant à Londres par nos ordres... Ainsi j'étais sorti de France parce que j'y étais autorisé, que j'avais reçu même de la confiance du gouvernement des ordres positifs pour ce départ.»