Mais si la postérité s'en tient, dans l'essor de son coup d'oeil, à cette brève compréhension d'un homme, à ce relevé rapide d'une oeuvre, il y a, jusque dans son sein, des curiosités plus scrupuleuses et plus patientes qui éprouvent le besoin d'insister davantage, de revenir à la connaissance des portions disparues, et de retrouver épars dans l'ensemble, plus mélangés sans doute mais aussi plus étalés, la plupart des mérites dont la pièce principale se compose. On veut suivre dans la continuité de son tissu, on veut toucher de la main, en quelque sorte, l'étoffe et la qualité de ce génie dont on a déjà vu le plus brillant échantillon, mais un échantillon, après tout, qui tient étroitement au reste, et n'en est d'ordinaire qu'un accident mieux venu. C'est ce que nous tâchons de faire aujourd'hui pour l'abbé Prévost. Un attrait tout particulier, dès qu'on l'a entrevu, invite à s'informer de lui et à désirer de l'approfondir. Sa physionomie ouverte et bonne, la politesse décente de son langage, laissent transpirer à son insu une sensibilité intérieure profondément tendre, et, sous la généralité de sa morale et la multiplicité de ses récits, il est aisé de saisir les traces personnelles d'une expérience bien douloureuse. Sa vie, en effet, fut pour lui le premier de ses romans et comme la matière de tous les autres. Il naquit, sur la fin du XVIIe siècle, en avril 1697, à Hesdin dans l'Artois, d'une honnête famille et même noble; son père était procureur du roi au bailliage. Le jeune Prévost fit ses premières études chez les jésuites de sa ville natale, et plus tard alla doubler sa rhétorique au collége d'Harcourt, à Paris. On le soigna fort à cause des rares talents qu'il produisit de bonne heure, et les jésuites l'avaient déjà entraîné au noviciat lorsqu'un jour (il avait seize ans), les idées de monde l'ayant assailli, il quitta tout pour s'engager en qualité de simple volontaire. La dernière guerre de Louis XIV tirait à sa fin; les emplois à l'armée étaient devenus très-rares; mais il avait l'espérance, commune à une infinité de jeunes gens, d'être avancé aux premières occasions; et, comme lui-même il l'a dit par la suite en réponse à ceux qui calomniaient cette partie de sa vie, «il n'étoit pas si disgracié du côté de la naissance et de la fortune qu'il ne pût espérer de faire heureusement son chemin.» Las pourtant d'attendre, et la guerre d'ailleurs finissant, il retourna à La Flèche chez les pères jésuites, qui le reçurent avec toutes sortes de caresses; il en fut séduit au point de s'engager presque définitivement dans l'Ordre; il composa, en l'honneur de saint François Xavier, une ode qui ne s'est pas conservée. Mais une nouvelle inconstance le saisit, et, sortant encore une fois de la retraite, il reprit le métier des armes avec plus du distinction, dit-il, et d'agrément, avec quelque grade par conséquent, lieutenance ou autre. Les détails manquent sur cette époque critique de sa vie[95]. On n'a qu'une phrase de lui qui donne suffisamment à penser et qui révèle la teinte à la direction de ses sentiments durant les orages de sa première jeunesse: «Quelques années se passèrent, dit-il (à ce métier des armes); vif et sensible au plaisir, j'avouerai, dans les termes de M. de Cambrai, que la sagesse demandoit bien des précautions qui m'échappèrent. Je laisse à juger quels devoient être, depuis l'âge de vingt à vingt-cinq ans, le coeur et les sentiments d'un homme qui a composé le Cléveland trente-cinq ou trente-six. La malheureuse fin d'un engagement trop tendre me conduisit enfin au tombeau: c'est le nom que je donne à l'Ordre respectable où j'allai m'ensevelir, et où je demeurai quelque temps si bien mort, que mes parents et mes amis ignorèrent ce que j'étois devenu.» Cet Ordre respectable dont il parle, et dans lequel il entra à l'âge de vingt-quatre ans environ, est celui des Bénédictins de la congrégation de Saint-Maur; il y resta cinq ou six ans dans les pratiques religieuses et dans l'assiduité de l'étude; nous le verrons plus tard en sortir. Ainsi cette âme passionnée, et par trop maniable aux impressions successives, ne pouvait se fixer à rien; elle était du nombre de ces natures déliées qu'on traverse et qu'on ébranle aisément sans les tenir; elle avait puisé dans l'ingénuité de son propre fonds et avait développé en elle, par l'excellente éducation qu'elle avait reçue, mille sentiments honnêtes, délicats et pieux, capables, ce semble, à volonté, de l'honorer parmi les hommes ou de la sanctifier dans la retraite, et elle ne savait se résoudre ni à l'un ni à l'autre de ces partis; elle en essayait continuellement tour à tour; la fragilité se perpétuait sous les remords; le monde, ses plaisirs, la variété de ses événements, de ses peintures, la tendresse de ses liaisons, devenaient, au bout de quelques mois d'absence, des tentations irrésistibles pour ce coeur trop tôt sevré, et, d'une autre part, aucun de ces biens ne parvenait à le remplir au moment de la jouissance. Le repentir alors et une sorte d'irritation croissante contre un ennemi toujours victorieux le rejetaient au premier choc dans des partis extrêmes dont l'austérité ne tardait pas à mollir; et, après une lutte nouvelle, en un sens contraire au précédent, il retombait encore de la cellule dans les aventures. On a conservé de lui le fragment d'une lettre écrite à l'un de ses frères au commencement de son entrée chez les bénédictins; elle se rapporte au temps de son séjour à Saint-Ouen, vers 1721. Il y touche cet état moral de son âme en traits ingénus et suaves qui marquent assez qu'il n'est pas guéri: «Je connois la foiblesse de mon coeur, et je sens de quelle importance il est pour son repos de ne point m'appliquer à des sciences stériles qui le laisseraient dans la sécheresse et dans la langueur; il faut, si je veux être heureux dans la religion, que je conserve dans toute sa force l'impression de grâce qui m'y a amené; il faut que je veille sans cesse à éloigner tout ce qui pourroit l'affoiblir. Je n'aperçois que trop tous les jours de quoi je redeviendrois capable, si je perdois un moment de vue la grande règle, ou même si je regardois avec la moindre complaisance certaines images qui ne se présentent que trop souvent à mon esprit, et qui n'auroient encore que trop de force pour me séduire, quoiqu'elles soient à demi effacées. Qu'on a de peine, mon cher frère, à reprendre un peu de vigueur quand on s'est fait une habitude de sa foiblesse; et qu'il en coûte à combattre pour la victoire, quand on a trouvé longtemps de la douceur à se laisser vaincre!»

Note 95:[ (retour) ] Le biographe de l'édition de 1810, qui est le même que celui de l'édition de 1783, a copié sur ce point le biographe qui a publié les Pensées de l'abbé Prévost en 1764, et qui lui-même s'en était tenu aux explications insérées dans le nombre 47 du Pour et Contre.—On a imprimé dans je ne sais quel livre d'Ana, que Prévost étant tombé amoureux d'une dame, à Hesdin probablement, son père, qui voyait cette intrigue de mauvais oeil, alla un soir à la porte de la dame pour morigéner son fils au passage, et que celui-ci, dans la rapidité du mouvement qu'il fit pour s'échapper, heurta si violemment son père que le vieillard mourut des suites du coup. Si ce n'est pas là une calomnie atroce, c'est un conte, et Prévost a bien assez de catastrophes dans sa vie sans celle-là. (Voir dans la Décade philosophique du 20 thermidor an XI une lettre de M. L. Prévost d'Exiles, qui dément et réfute péremptoirement cette anecdote sur son grand-oncle).

L'idéal de l'abbé Prévost, son rêve dès sa jeunesse, le modèle de félicité vertueuse qu'il se proposait et qu'ajournèrent longtemps pour lui des erreurs trop vives, c'était un mélange d'étude et de monde, de religion et d'honnête plaisir, dont il s'est plu en beaucoup d'occasions à flatter le tableau. Une fois engagé dans des liens indissolubles, il tâcha que toute image trop émouvante et trop propice aux désirs fût soigneusement bannie de ce plan un peu chimérique, où le devoir était la mesure de la volupté. On aime à s'étendre avec lui, en plus d'un endroit des Mémoires d'un Homme de qualité et de Cléveland, sur ces promenades méditatives, ces saintes lectures dans la solitude, au milieu des bois et des fontaines, une abbaye toujours dans le fond; sur ces conversations morales entre amis, qu'Horace et Boileau ont marquées, nous dit-il, comme un des plus beaux traits dont ils composent la vie heureuse. Son christianisme est doux et tempéré, on le voit; accommodant, mais pur; c'est un christianisme formel qui ordonne à la fois la pratique de la morale et la croyance des mystères, d'ailleurs nullement farouche, fondé sur la Grâce et sur l'amour, fleuri d'atticisme, ayant passé par le noviciat des jésuites et s'en étant dégagé avec candeur, bien qu'avec un souvenir toujours reconnaissant. Gresset, dans plusieurs morceaux de ses épîtres, nous en donnerait quelque idée que Prévost certainement ne désavouerait pas:

Blandus honos, hilarisque tamen cum pondère virtus.

Boileau, plus sévère et aussi humain, Boileau, que je me reproche de n'avoir pas assez loué autrefois sur ce point non plus que sur quelques autres, a été inspiré de cet esprit de piété solide dans son Épître à l'abbé Renaudot. L'admirable caractère de Tiberge, dans Manon Lescaut, en offre en action toutes les lumières et toutes les vertus réunies. Du milieu des bouleversements de sa jeunesse et des nécessités matérielles qui en furent la suite, Prévost tendit d'un effort constant à cette sagesse pleine d'humilité, et il mérita d'en cueillir les fruits dès l'âge mûr. Il conserva toute sa vie un tendre penchant pour ses premiers maîtres, et les impressions qu'il avait reçues d'eux ne le quitteront jamais. Il est possible, à la rigueur, que la philosophie, alors commençante, l'ait séduit un moment dans l'intervalle de sa sortie de La Flèche à son entrée chez les bénédictins, et que le personnage de Cléveland représente quelques souvenirs personnels de cette époque. Mais au fond c'était une nature soumise, non raisonneuse, altérée des sources supérieures, encline à la spiritualité, largement crédule à l'invisible; une intelligence de la famille de Malebranche en métaphysique; une de ces âmes qui, ainsi qu'il l'a dit de sa Cécile, se portent d'une ardeur étonnante de sentiments vers un objet qui leur est incertain pour elles-mêmes; qui aspirent au bonheur d'aimer sans bornes et sans mesure, et s'en croient empêchées par les ténèbres des sens et le poids de la chair. Il obéit à un élan de cette voix mystique en entrant chez les bénédictins: seulement il compta trop sur ses forces, ou peut-être, parce qu'il s'en défiait beaucoup, il se hâta de s'interdire solennellement toute récidive de défaillance. Le sacrifice une fois consommé, la conscience lucide lui revint: «Je reconnus, dit-il, que ce coeur si vif étoit encore brûlant sous la cendre. La perte de ma liberté m'affligea jusqu'aux larmes. Il étoit trop tard. Je cherchai ma consolation durant cinq ou six ans, dans les charmes de l'étude; mes livres étoient mes amis fidèles, mais ils étoient morts comme moi!»

L'étude en effet, qui, suivant sa propre expression, a des douceurs, mais mélancoliques et toujours uniformes; ce genre d'étude surtout, héritage démembré des Mabillon, austère, interminable, monotone comme une pénitence, sans mélange d'invention et de grâces, pouvait suffire uniquement à la vie d'un dom Martenne, non à celle de dom Prévost. Il y était propre toutefois, mais il l'était aussi à trop d'autres matières plus attrayantes. On l'occupa successivement dans les diverses maisons de l'Ordre à Saint-Ouen de Rouen, où il eut une polémique à son avantage avec un jésuite appelé Le Brun; à l'abbaye du Bec, où, tout en approfondissant la théologie, il fit connaissance d'un grand seigneur retiré de la cour qui lui donna peut-être la pensée de son premier roman; à Saint-Germer, où il professa les humanités; à Évreux et aux Blancs-Manteaux de Paris, où il prêcha avec une vogue merveilleuse; enfin à Saint-Germain-des-Prés, espèce de capitale de l'Ordre, où on l'appliqua en dernier lieu au Gallia Christiana, dont un volume presque entier, dit-on, est de lui. Il commença dès lors, selon toute apparence, à rédiger les Mémoires d'un Homme de qualité, et en même temps, par la multitude d'histoires intéressantes qu'il contait à ravir, il faisait le charme des veillées du cloître. Un léger mécontentement, qui n'était qu'un prétexte, mais en réalité ses idées, dont le cours le détournait plus que jamais ailleurs, l'engagèrent à solliciter de Rome sa translation dans une branche moins rigide de l'Ordre; ce fut pour Cluny qu'il s'arrêta. Il obtint sa demande; le bref devait être fulminé par l'évêque d'Amiens à un jour marqué; Prévost y comptait, et de grand matin il s'échappa du couvent, en laissant pour les supérieurs des lettres où il exposait ses motifs. Par l'effet d'une intrigue qu'il avait ignorée jusqu'au dernier moment, le bref ne fut pas fulminé, et sa position de déserteur devint tellement fausse qu'il n'y vit d'autre issue qu'une fuite en Hollande. Le général de la congrégation tenta bien une démarche amicale pour lui rouvrir les portes; mais Prévost, déjà parti, n'en fut pas informé. Ce grand pas une fois fait, il dut en accepter toutes les conséquences. Riche de savoir, rompu à l'étude, propre aux langues, regorgeant, en quelque sorte, de souvenirs et d'aventures éprouvées ou recueillies qui s'étaient amassées en lui dans le silence, il saisit sa plume facile et courante pour ne la plus abandonner; et par ses romans, ses compilations, ses traductions, ses journaux, ses histoires, il s'ouvrit rapidement une large place dans le monde littéraire. Sa fuite est de 1727 ou 1728 environ; il avait trente et un ans, et demeura ainsi hors de France au moins six années, tant en Hollande qu'en Angleterre. Dès les premiers temps de son exil, nous voyons paraître de lui les Mémoires d'un Homme de qualité, un volume traduit de l'Histoire universelle du président de Thou, une Histoire métallique du royaume des Pays-Bas, également traduite. Cléveland vint ensuite, puis Manon, et le Pour et Contre, dont la publication commencée en 1733 ne finit qu'en 1740. Prévost était déjà rentré en France lorsqu'il publia le Doyen de Killerine, en 1735. Comme ceci n'est pas un inventaire exact, ni même un jugement général des nombreux écrits de notre auteur, nous ne nous arrêterons qu'à ceux qui nous aideront à le peindre.

Les Mémoires d'un Homme de qualité nous semblent sans contredit, et Manon à part, Manon qui n'en est du reste qu'un charmant épisode par post-scriptum,—nous semblent le plus naturel, le plus franc, le mieux conservé des romans de l'abbé Prévost, celui où, ne s'étant pas encore blasé sur le romanesque et l'imaginaire, il se tient davantage à ce qu'il a senti en lui ou observé alentour. Tandis que, dans ses romans postérieurs, il se perd en des espaces de lieu considérables et se prend à des personnages d'outre-mer, qu'il affuble de caractères hybrides et dont la vraisemblance, contestable dès lors, ne supporte pas un coup d'oeil aujourd'hui, dans ces Mémoires au contraire il nous retrace en perfection, et sans y songer, les manières et les sentiments de la bonne société vers la fin du règne de Louis XIV. Le côté satirique que préfère Le Sage manque ici tout à fait; la grossièreté et la licence, qui se faisaient jour à tout instant sous ces beaux dehors, n'y ont aucune place. J'omets toujours Manon et son Paris du temps du Système, son Paris de vice et de boue, où toutes les ordures sont entassées, quoique d'occasion seulement, remarquez-le bien, quoique jetées là sans dessein de les faire ressortir, et d'un bout à l'autre éclairées d'un même reflet sentimental. Mais le monde habituel de Prévost, c'est le monde honnête et poli, vu d'un peu loin par un homme qui, après l'avoir certainement pratiqué, l'a regretté beaucoup du fond de la province et des cloîtres; c'est le monde délicat, galant et plein d'honneur, tel que Louis XIV aurait voulu le fixer, comme Boileau et Racine nous en ont décoré l'idéal, qui est à portée de la cour, mais qui s'en abstient souvent; où Montausier a passé, où la Régence n'est point parvenue. Prévost tourne en plein ses récits au noble, au sérieux, au pathétique, et s'enchante aisément. Son roman,—oui, son roman, nonobstant la fille de joie et l'escroc que vous en connaissez, procède en ligne assez directe de l'Astrée, de la Clélie et de ceux de madame de La Fayette. De composition et d'art dans le cours de son premier ouvrage, non plus que dans les suivants, il n'y en a pas l'ombre; le marquis raconte ce qui lui est arrivé, à lui, et ce que d'autres lui ont raconté d'eux-mêmes; tout cela se mêle et se continue à l'aventure; nulle proportion de plans; une lumière volontiers égale; un style délicieux, rapide, distribué au hasard, quoique avec un instinct de goût inaperçu; enjambant les routes, les intervalles, les préambules, tout ce que nous décririons aujourd'hui; voyageant par les paysages en carrosse bien roulant et les glaces levées; sautant, si l'on est à bord d'un vaisseau, sur une infinité de cordages et d'instruments de mer, sans désirer ni savoir en nommer un seul, et, dans son ignorance extraordinaire, s'épanouissant mille fois sur quelques scènes de coeur, renouvelées à profusion, et dont les plus touchantes ne sont pas même encadrées. L'ouvrage se partage nettement en deux parts: l'auteur, voyant que la première avait réussi, y rattacha l'autre. Dans cette première, qui est la plus courte, après avoir moralisé au début sur les grandes passions, les avoir distinguées de la pure concupiscence, et s'être efforcé d'y saisir un dessein particulier de la Providence pour des fins inconnues, le marquis raconte les malheurs de son père, les siens propres, ses voyages en Angleterre, en Allemagne, sa captivité en Turquie[96], la mort de sa chère Sélima, qu'il y avait épousée et avec laquelle il était venu à Rome. C'est l'inconsolable douleur de cette perte qui lui fait dire avec un accent de conviction naïve bien aussi pénétrant que nos obscurités fastueuses: «Si les pleurs et les soupirs ne peuvent porter le nom de plaisir, il est vrai néanmoins qu'ils ont une douceur infinie pour une personne mortellement affligée[97].» Jeté par ce désespoir au sein de la religion, dans l'abbaye de...., où il séjourne trois ans, le marquis en est tiré, à force de violences obligeantes, par M. le duc de..., qui le conjure de servir de guide à son fils dans divers voyages. Ils partent donc pour l'Espagne d'abord, puis visitent le Portugal et l'Angleterre, le vieux marquis sous le nom de M. de Renoncour, le jeune sous le titre de marquis de Rosemont. Les conseils du Mentor à son élève, son souci continuel et respectueux pour la gloire de cet aimable marquis; ce qu'il lui recommande et lui permet de lecture, le Télémaque, la Princesse de Clèves; pourquoi il lui défend la langue espagnole; son soin que chez un homme de cette qualité, destiné aux grandes affaires du monde, l'étude ne devienne pas une passion comme chez un suppôt d'université; les éclaircissements qu'il lui donne sur les inclinations des sexes et les bizarreries du coeur, tous ces détails ont dans le roman une saveur inexprimable qui, pour le sentiment des moeurs et du ton d'alors, fait plus, et à moins de frais, que ne pourraient nos flots de couleur locale. L'amour du marquis pour dona Diana, l'assassinat de cette beauté et surtout le mariage au lit de mort, sont d'un intérêt qui, dans l'ordre romanesque, répond assez à celui de Bérénice en tragédie. Après le voyage d'Espagne et de Portugal, et durant la traversée pour la Hollande, M. de Renoncour rencontre inopinément dans le vaisseau ses deux neveux, les fils d'Amulem, frère de Sélima; et cette gracieuse turquerie, jetée au travers de nos gentilshommes français, ne cause qu'autant de surprise qu'il convient. Arrivé à terre, le digne gouverneur rejoint son beau-frère lui-même, et les voilà se racontant leurs destinées mutuelles depuis la séparation. Il y est parlé, entre autres particularités, d'une certaine Oscine, à qui Amulem a offert, sans qu'elle ait accepté, d'être, en l'épousant, une des plus heureuses personnes de l'Asie[98]. Quant à ces fils d'Amulem, à ces neveux de M. de Renoncour, il se trouve que le plus charmant des deux est une nièce qu'on avait déguisée de la sorte pour la sûreté du voyage; mais le marquis, si triste de la mort de sa Diana, n'a pas pris garde à ce piége innocent, et, à force d'aimer son jeune ami Mémiscès, il devient, sans le savoir, infidèle à la mémoire de ce qu'il a tant pleuré. En général, ces personnages sont oublieux, mobiles, adonnés à leurs impressions et d'un laisser-aller qui par instants fait sourire; l'amour leur naît subitement d'un clin d'oeil comme chez des oisifs et des âmes inoccupées; ils ont des songes merveilleux; ils donnent ou reçoivent des coups d'épée avec une incroyable promptitude; ils guérissent par des poudres et des huiles secrètes; ils s'évanouissent et renaissent rapidement à chaque accès de douleur ou de joie. C'est l'espèce du gentilhomme poli de ce temps-là que le romancier nous a quelque peu arrangée à sa manière. Le jeune Rosemont dans le plus haut rang, le chevalier des Grieux jusque dans la dernière abjection, conservent les caractères essentiels de ce type et le réalisent également sous ses revers les plus opposés. Le premier, malgré ses emportements de passion et deux ou trois meurtres bien involontaires, prélude déjà à tous les honneurs de la vertu d'un Grandisson; le chevalier, après quelques escroqueries et un assassinat de peu de conséquence, demeure sans contredit le plus prévenant par sa bonne mine et le plus honnête des infortunés. La démarcation entre les deux marquis, entre le marquis simple homme de qualité et le marquis fils de duc, est tranchée fidèlement; la prérogative ducale reluit dans toute la splendeur du préjugé. L'embarras du bon M. de Renoncour quand son élève veut épouser sa nièce, les représentations qu'il adresse à la pauvre enfant, en lui disant du jeune homme: Avez-vous oublié ce qu'il est né? son recours en désespoir de cause au père du marquis, au noble duc, qui reçoit l'affaire comme si elle lui semblait par trop impossible, et l'effleure avec une légèreté de grand ton qui serait à nos yeux le suprême de l'impertinence; ces traits-là, que l'âge a rendus piquants, ne coûtaient rien à l'abbé Prévost, et n'empruntaient aucune intention de malice sous sa plume indulgente. Il en faut dire autant de l'inclination du vieux marquis pour la belle milady R... Prévost n'a voulu que rendre son héros perplexe et intéressant: le comique s'y est glissé à son insu, mais un comique délicat à saisir, tempéré d'aménité, que le respect domine, que l'attendrissement fait taire, et comme il s'en mêle dans Goldsmith au personnage excellent de Primerose.

Note 96:[ (retour) ] Pendant qu'il est captif en Turquie, son maître Salem veut le convertir au Coran; et comme le marquis, en bon chrétien, s'élève contre l'impureté sensuelle sanctionnée par Mahomet, Salem lui fait le raisonnement que voici: «Dieu, n'ayant pas voulu tout d'un coup se communiquer aux hommes, ne s'est d'abord fait connoître à eux que par des figures. La première loi, qui fut celle des Juifs, en est remplie. Il ne leur proposoit, pour motif et pour récompense de la vertu, que des plaisirs charnels et des félicités grossières. La loi des chrétiens, qui a suivi celle des Juifs, étoit beaucoup plus parfaite, parce qu'elle donnoit tout à l'esprit, qui est sans contredit au-dessus du corps... C'est un second état par lequel ce Dieu bon a voulu faire passer les hommes... Et maintenant enfin ce ne sont plus les seuls biens du corps, comme dans la loi des Juifs, ni les seuls biens spirituels, comme dans l'Évangile des chrétiens, c'est la félicité du corps et de l'esprit que l'Alcoran promet tout à la fois aux véritables croyants.» Il est curieux que Salem, c'est-à-dire notre abbé Prévost, ait conçu une manière d'union des lois juive et chrétienne au sein de la loi musulmane, par un raisonnement tout pareil à celui qui vient d'être si hardiment développé de nos jours dans le saint-simonisme.

Note 97:[ (retour) ] Je trouve dans les lettres de mademoiselle Aïssé (1728): «Il y a ici un nouveau livre intitulé Mémoires d'un Homme de qualité retiré du monde. Il ne vaut pas grand'chose; cependant on en lit 190 pages en fondant en larmes.» Ce n'est que de la première partie des Mémoires d'un Homme de qualité que peut parler mademoiselle Aïssé; 190 pages qu'on lit en fondant en larmes, n'est-ce donc rien?

Note 98:[ (retour) ] Il est question dans la Cléopâtre de La Calprenède d'une grande dame que Tiridate sauve à la nage, au moment où elle se noyait près du rivage d'Alexandrie, et qui se trouve être une des plus importantes personnes de la terre.