Mais tout lac, en reflétant les objets, les décolore et leur imprime une sorte d'humide frisson conforme à son onde, au lieu de la chaleur naturelle et de la vie. Il y a ainsi à dire que l'intelligence exclusivement étalée décolore le monde, en refroidit le tableau et est trop sujette à le réfléchir par les aspects analogues à elle-même, par les pures abstractions et idées qui s'en détachent comme des ombres.

Il y a à dire que l'intelligence, si fidèle qu'elle soit, ne donne pas tout, que son miroir le plus étendu ne représente pas suffisamment certains points de la réalité, même dans la sphère de l'esprit. Le tranchant, par exemple, et la pointe de ce glaive de volonté et de pensée pénétrante dont nous avons parlé, se réfléchissent assez peu et tiennent dans l'intelligence contemplative moins de place qu'ils n'ont réellement de valeur et d'effet dans le progrès commun. Il faut avoir agi beaucoup par les idées et continuer d'agir et de pousser le glaive devant soi, pour sentir combien ce qui tient si peu de place à distance a pourtant de poids et d'effet dans la mêlée, Or, M. Jouffroy, dans ses lucides et placides représentations d'intelligence, en est venu souvent à ne pas tenir compte de l'action, de l'impulsion communiquée aux hommes par les hommes, à ne croire que médiocrement à l'efficacité d'un génie individuel vivement employé. L'énergie des forces initiales l'atteint peu. Il est trop question avec lui, au point de vue où il se place, de se croiser les bras et de regarder,—avec lui qui, à l'heure la plus ardente de sa jeunesse, peignant la noble élite dont il faisait partie, écrivait: «L'espérance des nouveaux jours est en eux; ils en sont les apôtres prédestinés, et c'est dans leurs mains qu'est le salut du monde... Ils ont foi à la vérité et à la vertu, ou plutôt, par une providence conservatrice qu'on appelle aussi la force des choses, ces deux images impérissables de la Divinité, sans lesquelles le monde ne saurait aller longtemps, se sont emparées de leurs coeurs pour revivre par eux et pour rajeunir l'humanité.»

Et c'est ici, peut-être, que s'explique un coin de l'énigme que nous nous posions plus haut, au sujet de ces intelligences si supérieures à leur action et à leur oeuvre. Quand nous avons dit qu'il y a dans l'atmosphère de cette période du siècle quelque chose qui coupe et atténue des talents, capables en d'autres époques de monter au génie, et quand M. Jouffroy a dit qu'il y a dans l'air qu'on respire quelque chose qui procure aux esprits l'étendue, ce n'est, je le crains, qu'un même fait diversement exprimé; car cette étendue si précoce, cette intelligence ouverte et traversée, qui se laisse, faire et accueille tour à tour ou à la fois toutes choses, est l'inverse de la concentration nécessaire au génie, qui, si élargi qu'il soit, tient toujours de l'allure du glaive.

Mais voilà que nous sommes déjà en plein à peindre l'homme, et nous n'avons pas encore donné l'idée de sa philosophie, de son rôle dans la science, de la méthode qu'il y apporte, et des résultats dont il peut l'avoir enrichie. C'est que nous ne toucherons qu'à peine ces endroits réguliers sur lesquels notre incompétence est grande; d'autres les traiteront ou les ont assez traités. M. Leroux, dans un bien remarquable article[109], a entamé, avec le philosophe et le psychologiste, une discussion capitale qu'il continuera. M. Jules Le Chevalier[110] a fait également. Et puis, nous l'avouerons, comme science, la philosophie nous affecte de moins en moins: qu'il nous suffise d'y voir toujours un noble et nécessaire exercice, une gymnastique de la pensée que doit pratiquer pendant un temps toute vigoureuse jeunesse. La philosophie est perpétuellement à recommencer pour chaque génération depuis trois mille ans, et elle est bonne en cela; c'est une exploration vers les hauts lieux, loin des objets voisins qui offusquent; elle replace sur nos têtes à leur vrai point les questions éternelles, mais elle ne les résout et ne les rapproche jamais. Il est, avec elle, nombre de vérités de détail, de racines salutaires que le pied rencontre en chemin; mais dans la prétention principale qui la constitue, et qui s'adresse à l'abîme infini du ciel, la philosophie n'aboutit pas. Aussi je lui dirai à peu près comme Paul-Louis Courier disait de l'histoire: «Pourvu que ce soit exprimé à merveille, et qu'il y ait bien des vérités, de saines et précieuses observations de détail, il m'est égal à bord de quel système et à la suite de quelle méthode tout cela est embarqué.» Ce n'est donc pas le philosophe éclectique, le régulateur de la méthode des faits de conscience, le continuateur de Stewart et de Reid, celui qui, avec son modeste ami M. Damiron, s'est installé à demeure dans la psychologie d'abord conquise, sillonnée, et bientôt laissée derrière par M. Cousin, et qui y règne aujourd'hui à peu près seul comme un vice-roi émancipé, ce n'est pas ce représentant de la science que nous discuterons en M. Jouffroy[111]; c'est l'homme seulement que nous voulons de lui, l'écrivain, le penseur, une des figures intéressantes et assez mystérieuses qui nous reviennent inévitablement dans le cercle de notre époque, un personnage qui a beaucoup occupé notre jeune inquiétude contemplative, une parole qui pénètre, et un front qui fait rêver.

Note 109:[ (retour) ] Revue encyclopédique.

Note 110:[ (retour) ] Revue du Progrès social.

Note 111:[ (retour) ] Ce que j'ai avancé de la philosophie me semble surtout vrai de la psychologie. La psychologie en elle-même (si je l'ose dire), à part un certain nombre de vérités de détail et de remarques fines qu'on en peut tirer, ne sert guère qu'au sentiment solitaire du contemplateur et ne se transmet pas. Comme science, elle est perpétuellement à recommencer pour chacun. Le psychologiste pur me fait l'effet du pêcheur à la ligne, immobile durant des heures dans un endroit calme, au bord d'une rivière doucement courante. Il se regarde, il se distingue dans l'eau, et aperçoit mille nuances particulières à son visage. Son illusion est de croire pouvoir aller au delà de ce sentiment d'observation contemplative; car, s'il veut tirer le poisson hors de l'eau, s'il agite sa ligne, comme, en cette sorte de pêche, le poisson, c'est sa propre image, c'est soi-même, au moindre effort et au moindre ébranlement, tout se trouble, la proie s'évanouit, le phénomène à saisir n'est déjà plus.

M. Théodore Jouffroy est né en 1796, au hameau des Pontets près de Mouthe, sur les hauteurs du Jura, d'une famille ancienne et patriarcale de cultivateurs. Son grand-père, qui vécut tard, et dont la jeunesse s'était passée en quelque charge de l'ancien régime, avait conservé beaucoup de solennité, une grandeur polie et presque seigneuriale dans les manières. La famille était si unie, que les biens de l'oncle et du père de M. Jouffroy restèrent indivis, malgré l'absence de l'oncle qui était commerçant, jusqu'à la mort du père. Il fit ses premières études à Lons-le-Saulnier, sous un autre vieil oncle prêtre; de là il partit pour Dijon, où il suivit le collége sans y être renfermé, lisant beaucoup à part des cours, et se formant avec indépendance. Il avait un goût marqué pour les comédies, et essaya même d'en composer. Reçu élève de l'École Normale par l'inspecteur-général, M. Roger, qui fut frappé de son savoir; il vint à Paris en 1813. Sa haute taille, ses manières simples et franches, une sorte de rudesse âpre qu'il n'avait pas dépouillée, tout en lui accusait ce type vierge d'un enfant des montagnes, et qui était fier d'en être; ses camarades lui donnèrent le sobriquet de Sicambre. Ses premiers essais à l'École attestaient une lecture immense, et particulièrement des études historiques très-nourries. Un grand mouvement d'émulation animait alors l'intérieur de l'École; les élèves provinciaux, entrés l'année précédente, MM. Dubois, Albrand aîné, Cayx, etc., s'étaient mis en devoir de lutter avec les élèves parisiens, jusque-là en possession des premiers rangs. MM. Jouffroy, Damiron, Bautain, Albrand jeune, qui survinrent en 1813, achevèrent de constituer en bon pied les provinciaux. Cette première année se passa pour eux à des exercices historiques et littéraires; il fallait la révolution de 1814 pour qu'une spécialité philosophique pût être créée au sein de l'École par M. Cousin. MM. La Romiguière et Boyer-Collard n'avaient professé qu'à la Faculté des Lettres, mais aucun enseignement philosophique approprié ne s'adressait aux élèves; M. Cousin eut, en 1814, l'honneur de le fonder, et MM. Jouffroy, Damiron et Bautain furent ses premiers disciples.

Je me suis demandé souvent si M. Jouffroy avait bien rencontré sa vocation la plus satisfaisante en s'adonnant à la philosophie; je me le suis demandé toutes les fois que j'ai lu des pages historiques ou descriptives où sa plume excelle, toutes les fois que je l'ai entendu traiter de l'Art et du Beau avec une délicatesse si sentie et une expansion qui semble augmentée par l'absence, ripae ulterioris amore, ou enfin lorsqu'en certains jours tristes, au milieu des matières qu'il déduit avec une lucidité constante, j'ai cru saisir l'ennui de l'âme sous cette logique, et un regret profond dans son regard d'exilé. Mais non; si M. Jouffroy ne trouve pas dans la seule philosophie l'emploi de toutes ses facultés cachées, si quelques portions pittoresques ou passionnées restent chez lui en souffrance, il n'est pas moins fait évidemment pour cette réflexion vaste et éclaircie. Son tort, si nous osons percer au dedans, est, selon nous, d'avoir trop combattu le génie actif qui s'y mêlait à l'origine, d'avoir effacé l'imagination platonique qui prêtait sa couleur aux objets et baignait à son gré les horizons. Un rude sacrifice s'est accompli en lui; il a fait pour le bien, il a pris sa science au sérieux et a voulu que rien de téméraire et de hasardé n'y restât. La réserve a empiété de jour en jour sur l'audace. En proie durant quinze années à cet inquiétant problème de la destinée humaine, il a voulu mettre ordre à ses doutes, à ses conjectures, et au petit nombre des certitudes; il s'y est calmé, mais il s'y est refroidi. Sa raison est demeurée victorieuse, mais quelque chose en lui a regretté la flamme, et son regard paraît souffrant. Nous disons qu'il a eu tort pour sa gloire, mais c'est un rare mérite moral que de faire ainsi; toute sagesse ici-bas est plus ou moins une contrition.

Le retour de l'île d'Elbe jeta M. Jouffroy et ses amis dans les rangs des volontaires royaux à la suite de M. Cousin, ce qui signifie tout simplement que ces jeunes philosophes n'étaient pas bonapartistes, et qu'ils acceptaient la Restauration comme plus favorable à la pensée que l'Empire. Dans un article de M. Jouffroy sur les Lettres de Jacopo Ortis, inséré au Courrier Français en 1819, je trouve exprimé à nu, et avec une fermeté de style à la Salluste, ce sentiment d'opposition aux conquêtes et à la force militaire: «Un peuple ne doit tirer l'épée que pour défendre ou conquérir son indépendance. S'il attaque ses voisins pour les soumettre à son pouvoir, il se déshonore; s'il envahit leur territoire sous le prétexte d'y fonder la liberté, on le trompe ou il se trompe lui-même. Violer tous les droits d'une nation pour les rétablir, est à la fois l'inconséquence la plus étrange et l'action la plus injuste.