Dimanche, 10 avril (96).—Je l'ai vue pour la première fois.

Samedi, 20 août.—Je suis allé chez elle, et on m'y a prêté les Novelle morali de Soave.

... Samedi, 3 septembre.—M. Couppier étant parti la veille, je suis allé rendre les Novelle morali; on m'a donné à choisir dans la bibliothèque; j'ai pris madame Des Houlières, je suis resté un moment seul avec elle.

Dimanche, 4.—J'ai accompagné les deux soeurs après la messe, et j'ai rapporté le premier tome de Bernardin; elle me dit qu'elle serait seule, sa mère et sa soeur partant le mercredi.

... Vendredi, 16.—Je fus rendre le second volume de Bernardin. Je fis la conversation avec elle et Génie. Je promis des comédies pour le lendemain.

Samedi, 17.—Je les portai, et je commençai à ouvrir mon coeur.

Dimanche, 18.—Je la vis jouer aux dames après la messe.

Lundi, 19.—J'achevai de m'expliquer, j'en rapportai de faibles espérances et la défense d'y retourner avant le retour de sa mère.

Samedi, 24.—Je fus rendre le troisième volume de Bernardin avec madame Des Houlières; je rapportai le quatrième et la Dunciade, et le parapluie.

Lundi, 26.—Je fus rendre la Dunciade et le parapluie; je la trouvai dans le jardin sans oser lui parler.

Vendredi, 30.—Je portai la quatrième volume de Bernardin et Racine; je m'ouvris à la mère, que je trouvai dans la salle à mesurer de la toile.

Remarquez, voilà le mot dit à la mère, treize jours après le premier aveu à la fille: marche régulière des amours antiques et vertueuses!

Je continue en choisissant:

«Samedi, 12 novembre.—Madame Carron (la mère) étant sortie, je parlai un peu à Julie qui me rembourra bien et sortit. Élise (la soeur) me dit de passer l'hiver sans plus parler.

Mercredi, 16.—La mère me dit qu'il y avait longtemps qu'on ne m'avait vu. Elle sortit un moment avec Julie, et je remerciai Élise qui me parla froidement. Avant de sortir, Julie m'apporta avec grâce les Lettres provinciales.

... Vendredi, 9 décembre à dix heures du matin.—Elle m'ouvrit la porte en bonnet de nuit et me parla un moment tête à tête dans la cuisine; j'entrai ensuite chez madame Carron, on parla de Richelieu. Je revins à Polémieux l'après-dîner.»

Je ne multiplierai pas ces citations: tout le journal est ainsi. Madame Des Houlières et madame de Sévigné, et Richelieu, on vient de le voir, s'y mêlent agréablement; les chansons galantes vont leur train: la trigonométrie n'est pas oubliée. On s'amuse à mesurer la hauteur du clocher de Saint-Germain (du Mont-d'Or), lieu de résidence de l'amie. Une éclipse a lieu en ce temps-là, on l'observe. Au retour, l'astronome amoureux lira une élégie très-passionnée de Saint-Lambert (Je ne sentais auprès des belles, etc., etc.), ou bien il traduira en vers un choeur de l'Aminte. Une autre fois, il prête son étui de mathématiques au cousin de sa fiancée, et il rapporte la Princesse de Clèves. Ses plus grandes joies, c'est de s'asseoir près de Julie sous prétexte d'une partie de domino ou de solitaire, c'est de manger une cerise qu'elle a laissée tomber, de baiser une rose qu'elle a touchée, de lui donner la main à la promenade pour franchir un hausse-pied, de la voir au jardin composer un bouquet de jasmin, de troëne, d'aurone et de campanule double dont elle lui accorde une fleur qu'il place dans un petit tableau: ce que plus tard, pendant les ennuis de l'absence, il appellera le talisman. Ce souvenir du bouquet, que nous trouvons consigné dans son journal, lui inspirait de plus des vers, les seuls dont nous citerons quelques-uns, à cause du mouvement qui les anime et de la grâce du dernier:

Que j'aime à m'égarer dans ces routes fleuries

Où je t'ai vue errer sous un dais de lilas!

Que j'aime à répéter aux Nymphes attendries,

Sur l'herbe où tu t'assis, les vers que tu chantas!

Au bord de ce ruisseau dont les ondes chéries