Note 156:[ (retour) ] Dans la Décade de l'an XII (4e trimestre, page 561, n° du 30 fructidor), on lit sur les Plaisirs du Poëte et autres premiers opuscules de Millevoye un article de M. Auger, judicieux et bienveillant, quoique sec; la mesure du jeune poëte y est bien prise.

Parmi les nombreux essais que Millevoye a faits en presque tous les genres de poésie, il en est beaucoup que nous n'examinerons pas; ce sera assez les juger. On y trouverait de la facilité toujours, mais trop d'indécision et de pâleur. Talent naturel et vrai, mais trop docile, il ne s'est pas assez connu lui-même, et a sans cesse accordé aux conseils une grande part dans ses choix. Ayant commencé très-jeune à produire et à publier, dans un temps où le peu de concurrence des talents et un goût vif des Lettres renaissantes mettaient l'encouragement à la mode, il a subi l'inconvénient d'achever et de doubler, en quelque sorte, sa rhétorique, en public, dans les concours d'académie. Il y a nombre de ces prix ou de ces accessits sur lesquels la critique de nos jours, qui n'a plus le sentiment de ces fautes et de ces demi-fautes, est tout à fait incompétente à prononcer. On a pu trouver ingénieux, dans le temps, cet endroit de son poëme d'Austerlitz, où il parle noblement de la baïonnette en vers:

Là, menaçant de loin, le bronze éclate et tonne;

Ici frappe de près le poignard de Bayonne.

Tel passage du Voyageur, cité par M. Dumas, a pu exciter l'enthousiasme de Victorin Fabre, généreux émule, qui y voyait l'un des beaux morceaux de la langue. Il nous est impossible à nous autres, nés d'autre part et nourris, si l'on veut, d'autres défauts, d'avoir pour ces endroits, je ne dirai pas un pareil enthousiasme, mais même la moindre préférence. La faible couleur est si passée, que le discernement n'y prend plus. Les Discours en vers de Millevoye, ses Dialogues rimés d'après Lucien, ses tragédies, ses traductions de l'Iliade ou des Églogues selon la manière de l'abbé Delille, nous semblent, chez lui, des thèmes plus ou moins étrangers, que la circonstance académique ou le goût du temps lui imposa, et dont il s'occupait sans ennui, se laissant dire peut-être que la gloire sérieuse était de ce côté. Nous nous en tiendrons à sa gloire aimable, à ce que sa seule sensibilité lui inspira, à ce qui fait de lui le poëte de nos mélancolies et de nos romances.

Les poëtes particulièrement (notons ceci) sont très-sujets à rencontrer d'honnêtes personnes, d'ailleurs instruites et sensées, mais qui ne semblent occupées que de les détourner de leur vrai talent. Les trois quarts des prétendus juges, ne se formant idée de la valeur des oeuvres que d'après les genres, conseilleront toujours au poëte aimable, léger, sensible, quelque chose de grand, de sérieux, d'important; et ils seront très-disposés à attacher plus de considération à ce qui les aura convenablement ennuyés. La postérité n'est pas du tout ainsi; il lui est parfaitement indifférent, à elle, qu'on ait cultivé d'une manière estimable, et dans de justes dimensions, les genres en honneur. Elle vous prend et vous classe sans façon pour votre part originale et neuve, si petite que vous l'ayez apportée[157]. Que Millevoye, tenté par l'immense succès des Géorgiques de Delille et par l'espérance d'arriver, avec un grand ouvrage, à l'Académie, ait terminé un chant de plus ou de moins de sa traduction de l'Iliade, elle s'en soucie peu; et c'est de quoi sans doute, autour de lui, on se souciait beaucoup. Sans croire faire injure au tendre poëte, nous sommes déjà ici de la postérité dans nos indifférences, dans nos préférences.

Note 157:[ (retour) ] Il y a une piquante épigramme de Martial où ce qu'il dit de ses Épigrammes mêmes peut s'appliquer aux élégies, à toute cette poésie vivante et vraie: «Tu crois, dit-il à un de ces estimables conseillers, que mes épigrammes n'ont rien de sérieux; mais c'est le contraire; celui-là véritablement n'est pas sérieux qui nous vient chanter pour la centième fois avec emphase le festin de Térée ou de Thyeste... C'est pourtant là ce qu'on loue, ce qu'on estime, me diras-tu, ce qu'on honore sur parole.—Oui, on le loue, mais moi, on me lit.»

Nescis, crede mihi, quid sint epigrammata, Flacce, etc.

Son premier recueil d'Élégies est de 1812; il en avait composé la plupart dans les années qui avaient précédé, et sa Chute des Feuilles, par où le recueil commence, avait, un peu auparavant, obtenu le prix aux Jeux Floraux. Dans un fort bon discours sur l'Élégie, qu'il a ajouté en tête, Millevoye, qui se plaît à suivre l'histoire de cette veine de poésie en notre littérature, marque assez sa prédilection et la trace où il a essayé de se placer. Chez Marot, chez La Fontaine, chez Racine, il cite les passages de sensibilité et de plainte qu'il rapporte à l'élégie; et, quels que soient les éloges sans réserve qu'il donne à Parny, le maître récent du genre, on prévoit qu'il pourra faire entendre, à son tour, quelque nouvel et mol accent. L'élégie chez Millevoye n'est pas comme chez Parny l'histoire d'une passion sensuelle, unique pourtant, énergique et intéressante, conduite dans ses incidents divers avec un art auquel il aurait fallu peu de chose de plus du côté de l'exécution et du style pour garder sa beauté. C'est une variété d'émotions et de sujets élégiaques, selon le sens grec du genre, une demeure abandonnée, un bois détruit, une feuille qui tombe, tout ce qui peut prêter à un petit chant aussi triste qu'une larme de Simonide[158].

Note 158:[ (retour) ] Puisque j'ai eu occasion de nommer Parny et que probablement j'y reviendrai peu, qu'on me permette d'ajouter une note écrite sur lui en toute sincérité dans un livret de Pensées: «Le grand tort, le malheur de Parny est d'avoir fait son poëme de la Guerre des Dieux: il subit par là le sort de Piron à cause de son ode, de Laclos pour son roman, de Louvet jusque dans sa renommée politique pour son Faublas, le sort auquel Voltaire n'échappe, pour sa Pucelle, qu'à la faveur de ses cent autres volumes où elle se noie, le sort qu'un immortel chansonnier encourrait pour sa part, s'il avait multiplié le nombre de certains couplets sans aveu. On évite de s'occuper de Parny comme de Laclos. La mode ayant changé en poésie, les nouveaux venus le méprisent, les moraux le conspuent, personne ne le défend. Ceux qui ont assez de goût encore pour l'apprécier, ont aussi le bon goût de ne pas le dire. Cela d'ailleurs n'en vaut pas la peine, et l'injustice se consacrera. Et quelle vigueur pourtant par éclairs! quel plus beau mouvement, quel plus désolé délire que dans l'étincelante élégie:

J'ai cherché dans l'absence un remède à mes maux!....

«Il a de la passion; Millevoye n'en a pas.»

La perle du recueil, la pièce dont tous se souviennent, comme on se souvenait d'abord du Passereau de Lesbie dans le recueil de Catulle, est la première, la Chute des Feuilles. Millevoye l'a corrigée, on ne sait pourquoi, à diverses reprises, et en a donné jusqu'à deux variantes consécutives. Je me hâte de dire que la seule version que j'admette et que j'admire, c'est la première, celle qui a obtenu le prix aux Jeux Floraux, et qui est d'ordinaire reléguée parmi les notes. Cette pièce que chacun sait par coeur, et qui est l'expression délicieuse d'une mélancolie toujours sentie, suffit à sauver le nom poétique de Millevoye, comme la pièce de Fontenay suffit à Chaulieu, comme celle du Cimetière suffit à Gray.