Les premiers sentiments du jeune Nodier le poussèrent tout à fait dans le sens de la Révolution. Son père fut le second maire constitutionnel de Besançon; M. Ordinaire avait été le premier. L'enfant, dès onze ou douze ans, prononçait des discours au club. Une députation de ce club de Besançon alla rendre visite au général Pichegru qui avait repoussé les Autrichiens, du côté de Strasbourg: l'enfant fut de la partie; deux commissaires le demandèrent à son père: «Donnez-nous-le, nous le ferons voyager!» Pichegru lui fit accueil et l'assit même sur ses genoux, car l'enfant, très-jeune, était de plus très-mince et petit, il n'a grandi que tard. Il passa ainsi trois ou quatre jours au quartier-général et partagea le lit d'un aide de camp. Cette excursion fut féconde pour sa jeune âme; mille tableaux s'y gravèrent, mille couleurs la remplirent. Il put dire avec orgueil: Pichegru m'a aimé. Mais lorsqu'ensuite, dans son culte enthousiaste, il s'obstina jusqu'au bout à parler de Pichegru comme d'une pure victime, comme d'un bon Français et d'un loyal défenseur du sol, il fut moins fidèle à l'information de l'histoire qu'à la reconnaissance et au pieux désir.

Pendant la Terreur probablement, un M. Girod de Chantrans, ancien officier du génie, forcé de quitter Besançon par suite du décret qui interdisait aux ci-devant nobles le séjour dans les places de guerre, alla habiter Novilars, château à deux lieues de là; il emmena le jeune Nodier avec lui. C'était un savant, un sage, une espèce de Linné bisontin. Il donna à l'enfant des leçons de mathématiques et d'histoire naturelle, mais l'élève ne mordit qu'à cette dernière. C'est là qu'il commença ses études entomologiques, ses collections, s'attachant aux coléoptères particulièrement: il y acquit des connaissances réelles, découvrit l'organe de l'ouïe chez les insectes: une dissertation publiée à Besançon en l'an VI (1798) en fait foi. M. Duméril confirma depuis cette opinion, ou même, selon son jeune et jaloux devancier, s'en empara: il y eut réclamation dans les journaux[167]. Dès ce temps, Nodier avait commencé un poëme sur les charmants objets de ses études; on en citait de jolis vers que quelques mémoires, en le voulant bien, retrouveraient peut-être encore. Je n'ai pu saisir que les deux premiers:

Hôtes légers des bois, compagnons des beaux jours,

Je dirai vos travaux, vos plaisirs, vos amours...

Note 167:[ (retour) ] On peut voir dans la Décade, 3e trimestre de l'an XII, p. 377, une lettre de Charles Nodier, de laquelle il résulte cependant que M. Duméril, loin de s'emparer de l'observation de son devancier, l'avait négligée et n'en avait pas tenu compte. L'exactitude est bien difficile à obtenir, en tout ce qui concerne Charles Nodier,—surtout si l'on a causé avec lui.

Mais qu'est-il besoin de poëme? ne l'avons-nous pas dans Séraphine, aussi vif, aussi frais, aussi matinal et diapré que les ailes de ces papillons sans nombre que l'auteur décrit amoureusement et qu'il étale? Quand on est poëte, quand la lumière se joue dans l'atmosphère sereine de l'esprit ou en colore à son gré les transparentes vapeurs, il n'est que mieux d'attendre pour peindre, de laisser la distance se faire, les rayons et les ombres s'incliner, les horizons se dorer et s'amollir. Tous ces Souvenirs enchanteurs de Nodier, qui commencent par Séraphine, ont pour muse et pour fée, non pas le Souvenir même, beaucoup trop précis et trop distinct, mais l'adorable Réminiscence. C'est bien important, à propos de Nodier, de poser dès l'abord en quoi la réminiscence diffère du souvenir. Un amant disait à sa maîtresse qui brûlait chaque fois les lettres reçues, et qui pourtant s'en ressouvenait mieux:

Au lieu d'un froid tiroir où dort le souvenir,

J'aime bien mieux ce coeur qui veut tout retenir,

Qui dans sa vigilance à lui seul se confie,

Recueille, en me lisant, des mots qu'il vivifie,