Le dernier Chapitre de mon Roman, 1803.

Essais d'un jeune Barde, 1804.

Les Tristes, ou Mélanges tirés des tablettes d'un Suicide, 1806. J'y ajouterais le roman intitulé les Proscrits, si on pouvait se le procurer[170]; mais j'y joins celui d'Adèle, qui, publié beaucoup plus tard, remonte pour la première idée et l'ébauche de la composition à ces années de prélude. En relisant ces divers écrits, en tâchant, s'il se peut, pour les Essais d'un jeune Barde et pour les Tristes, de ressaisir l'édition originale (car dans les volumes des oeuvres complètes la physionomie particulière de ces petits recueils s'est perdue et comme fondue), on surprend à merveille les affinités sentimentales et poétiques de Nodier dans leurs origines.

Note 170:[ (retour) ] On le peut assez aisément, car il a été réimprimé en 1820 (Stella ou les Proscrits). L'auteur l'a rejeté depuis avec raison, comme trop juvénile et peu digne de ses Oeuvres complètes. Les autres ouvrages dont je parle en dispensent.

Il est d'avant René, bien qu'il n'éclate qu'un peu après et à côté. Il n'a pas non plus besoin d'Oberman pour naître, bien qu'il le lise de bonne heure et qu'il l'admire aussitôt; mais si Oberman et René sont pour lui des frères aînés et plus mûris, ce ne sont pas ses parents directs, ses pères. Nodier, au début, se rattache plus directement à Saint-Preux, mais à Saint-Preux germanisé, vaporisé, werthérisé. Il a lu aussi les dernières Aventures du jeune d'Olban, publiées en 1777, et il s'en ressent d'une manière sensible. Mais qu'est-ce, me dira-t-on, que les Aventures du jeune d'Olban? Avant 89, il y avait en France un très-réel commencement de romantisme, une veine assez grossissante dont on est tout surpris à l'examiner de près: les drames de Diderot, de Mercier, les traductions et les préfaces de Le Tourneur, celles de Bonneville. Tout un jeune public, contre lequel tonnait La Harpe, y répondait: on a vu ailleurs que M. Joubert, l'ami de Fontanes, en était. Or Ramond, depuis membre grave des assemblées politiques, de l'Académie des Sciences, et historien si éminent des Pyrénées, Ramond jeune, nourri dans Strasbourg, sa patrie, des premiers sucs de la littérature allemande mûrissante, en fut légèrement enivré. Séjournant en Suisse et dans une sorte d'exil commandé, à ce qu'il semble, par quelque passion malheureuse, il publia à Verdun, en 1777, les Aventures du jeune d'Olban qui finissent à la Werther par un coup de pistolet, et l'année suivante il publia encore, dans la même ville, un volume d'Élégies alsaciennes de plus de sentiment et d'exaltation que d'harmonie et de facture; on y lit cette rustique approbation signée du bailli du lieu: Permis d'imprimer les Élégies ci-devant. Nodier, à la veille du Peintre de Saltzbourg, se ressouvenait du roman de Ramond [171], il ajouta même à son Peintre, par manière d'épilogue, une pièce intitulée le Suicide et les Pèlerins, qui n'est qu'une mise en vers du dernier chapitre en prose de d'Olban. Comme talent d'écrire (bien que Ramond en ait montré dans ses autres ouvrages), il n'y a pas de comparaison à faire entre le Peintre de Saltzbourg et le roman alsacien; mais c'est le même fonds de sentimentalité.

Note 171:[ (retour) ] Il a poussé la complaisance et la longanimité du souvenir jusqu'à donner une édition des Aventures de d'Olban, avec notice, 1829, chez Techener.

Les Essais d'un jeune Barde sont dédiés par Nodier à Nicolas Bonneville; c'est à lui surtout, à ses âpres et sauvages, mais fières et vigoureuses traductions, comme il les appelle, qu'il avait dû d'être initié au théâtre allemand. Bonneville avait débuté jeune par des poésies originales où l'on remarque de la verve; ensuite il s'était livré au travail de traducteur. Vers 1786, en tête d'un Choix de petits romans imités de l'allemand, il avait mis pour son compte une préface où il pousse le cri famélique et orgueilleux des génies méconnus. Il n'y manque pas l'exemple de Chatterton, qu'il raconte et étale avec vigueur. Il est l'un des premiers qui aient commencé d'entonner cette lugubre et emphatique complainte qui n'a fait que grossir depuis, et dont l'opiniâtre refrain revient à redire: Admire-moi, ou je me tue! La Révolution le dispersa violemment hors de la littérature[172]. Voilà bien quelques-uns des précurseurs parmi cette génération werthérienne d'avant 89, dont fut encore Granville, aussi décousu, plus malheureux que Bonneville, et qui semble lui disputer un pan de ce manteau superbe et quelque peu troué qui se déchira tout à fait entre ses mains. Granville, auteur du Dernier Homme, poëme en prose dont Nodier s'est fait depuis l'éditeur, et que M. Creusé de Lesser a rimé, Granville, atteint comme Gilbert d'une fièvre chaude, se noya le 1er février 1805 à Amiens, dans le canal de la Somme, qui coulait au pied de son jardin.

Note 172:[ (retour) ] Voir sur Bonneville le portrait qu'en trace Nodier dans les Prisons de Paris sous le Consulat, chap. I, et la note VIII du Dernier Banquet des Girondins.

Je demande pardon de remuer de si tristes frénésies; mais il le faut, puisque c'est de la généalogie littéraire. Remarquez que le secret du malheur de ces écrivains tourmentés est en grande partie dans la disproportion de l'effort avec le talent. Car de talent, à proprement parler, c'est-à-dire de pouvoir créateur, de faculté expressive, de mise en oeuvre heureuse, ils n'en avaient que peu; ils n'ont laissé que des lambeaux aussi déchirés que leur vie, des canevas informes que les imaginations enthousiastes ont eu besoin de revêtir de couleurs complaisantes, de leurs propres couleurs à elles, pour les admirer.

Ce fut sans doute un malheur de Nodier au début, que de Se prendre de ce côté, et de se trouver engagé par je ne sais quelle fascination irrésistible vers ces faux et troublants modèles. Je conçois et j'admets qu'à l'entrée de la vie, les premières affections, même littéraires, ne soient pas dans chacun celles de tous. Dans sa jolie nouvelle de la Neuvaine de la Chandeleur, Nodier en commençant explique très-bien comme quoi il n'y a de véritable enfance qu'au village, ou du moins en province, dans des coins à part, bien loin des rendez-vous des capitales et de la rue Saint-Honoré. De même en littérature, en poésie, les premières impressions, et souvent les plus vraies et les plus tendres, s'attachent à des oeuvres de peu de renom et de contestable valeur, mais qui nous ont touché un matin par quelque coin pénétrant, comme le son d'une certaine cloche, comme un nid imprévu au rebord d'un buisson, comme le jeu d'un rayon de soleil sur la ferblanterie d'un petit toit solitaire. Ainsi l'Estelle de Florian ou la Lina de Droz, les Fragments de Ballanche ou les Nuits Élyséennes de Gleizes, peuvent toucher un coeur adolescent autant et bien plus qu'une Iliade. Même plus tard, on pourrait, comme faible secret, et en ne l'avouant jamais, préférer Valérie à Sophocle; on peut, et en l'avouant, préférer le Lac des Méditations à Phèdre elle-même. Dans l'enfance donc et dans l'adolescence encore, rien de mieux littérairement, poétiquement, que de se plaire, durant les récréations du coeur, à quelques sentiers favoris, hors des grands chemins, auxquels il faut bien pourtant, tôt ou tard, se rallier et aboutir. Mais ces grands chemins, c'est-à-dire les admirations légitimes et consacrées, à mesure qu'on avance, on ne les évite pas impunément; tout ce qui compte y a passé, et l'on y doit passer à son tour: ce sont les voies sacrées qui mènent à la Ville éternelle, au rendez-vous universel de la gloire et de l'estime humaine. Nodier, si fait pour pratiquer ces voies et pour les suivre, et qui, jeune, en savait mieux que les noms, ne les hanta, pour ainsi parler, qu'à la traverse, et ne s'y enfonça à aucun moment en droiture. Je ne sais quelle fatalité de destinée ou quel tourbillon romanesque, du Peintre de Saltzbourg à Jean Sbogar, le jeta toujours par les précipices ou sur les lisières, à droite ou à gauche de ces grandes lignes où convergent en définitive les seules et vraies figures du poëme humain comme de l'histoire. Par un généreux mais décevant instinct, il s'en alla accoster d'emblée, en littérature comme en politique, ceux surtout qui étaient dehors et qui lui parurent immolés, Bonneville ou Granville, comme Oudet et Pichegru.