Le roman d'Adèle, que je rapporte à cette première époque de Nodier, s'ouvre avec intérêt et vie: il y a du soleil. Le monde rentrant des émigrés en province y est assez fidèlement rendu. Les déclamations même sur la noblesse, sur les inégalités sociales, sur les sciences, ces traces présentes de Jean-Jacques, deviennent des traits assez vrais du moment. Bien des pages y sont délicieuses de simplicité et de fraîcheur: celle, par exemple, à la date du 17 avril, sur les fleurs préférées et les souvenirs qui s'y rattachent, On y voit déjà ce choix de l'ancolie qui en fait la fleur de Nodier, comme la pervenche est celle de Rousseau[176]. A la date du 8 juin, je note un doux projet d'Éden, un rêve adolescent de chaumière; et puis (8 mai) l'ascension à la Dôle, le Chalet des Faucilles, ce joli nid à romans qu'on appelle pays de Vaud, et l'éblouissante splendeur des monts d'au delà, de laquelle on peut rapprocher encore, dans la nouvelle d'Amélie, la plus flottante description de brume automnale et matinale au bord du lac de Neuchâtel; car c'est le triomphe de cette plume amusée d'avoir à dérouler ainsi des réseaux tour à tour scintillants ou Vaporeux.

Note 176:[ (retour) ] Aimé De Loy, poëte franc-comtois des plus errants et des plus naufragés, mais dont l'amitié vient de recueillir les débris sous le titre de Feuilles aux Vents, a dit quelque part, en célébrant une de ses riantes stations passagères:

J'y cultive, au pied d'un coteau,

La fleur de Nodier, l'ancolie,

Si chère à la mélancolie,

Et la pervenche de Rousseau.

Après cela, malgré les grâces courantes, les longs rubans flexibles et les méandres de mots, les caractères, dans ce petit roman d'Adèle, laissent fortement à désirer. Adèle n'est pas une vraie femme de chambre, ce qu'il faudrait pour que la donnée eût toute sa hardiesse originale; elle n'est qu'une demoiselle déclassée et méconnue. Maugis ne diffère en rien du pur traître des vieux romans de chevalerie ou de ceux de l'éternel mélodrame. La conduite de Gaston et des autres manque tout à fait d'une certaine faculté de justesse et de raisonnement qui n'est jamais tellement absente dans la vie. Ce ne sont que personnages qui croient, se détrompent, s'exaltent encore, ne vérifient rien, et se jettent par une fenêtre ou se cassent d'autre façon la tête, un peu comme dans les romans de l'abbé Prévost, mais d'un abbé Prévost piqué de Werther. Chez l'abbé Prévost ils s'évanouissaient simplement, ici ils se tuent.

Les Tristes, écrits dans des quarts d'heure de vie errante, ne sont qu'un recueil de différentes petites pièces (prose ou vers), originales ou imitées de l'allemand, de l'anglais, et qui sentent le lecteur familier d'Ossian et d'Young, le mélancolique glaneur dans tous les champs de la tombe. Toujours mêmes couleurs éparses, mêmes complaintes égarées, même affreuse catastrophe, L'inconnu, auteur supposé des Tristes, se tue d'un coup de lime au coeur, comme Charles Munster (le peintre de Saltzbourg) se noyait dans le Danube, comme Gaston dans Adéle se fait, je crois, sauter la tête. Ce qui a manqué à ces personnages infortunés de Nodier, si souvent reproduits par lui, ç'a été de se résumer à temps en un type unique, distinct, et qui prit rang à son tour, du droit de l'art, entre ces hautes figures de Werther, de René et de Manfred, illustre postérité d'Hamlet. Au lieu de cela, il n'a fait que fournir les plus intéressants et, sans comparaison, les plus regrettables dans cette suite de cadets trop pâlissants, qui ont tant fait couler de pleurs d'un jour, de d'Olban à Antony.

Plus tard, pour les figures de femmes, surtout de jeunes filles, il a mieux atteint à l'idéal voulu, et, dans le charme de les peindre, son pinceau gracieux et amolli n'a pas eu besoin de plus d'effort. Remarquez pourtant comme le premier pli se garde toujours, comme le trait marquant qui s'est prononcé à nu dans la jeunesse se transforme, se déguise, s'arrange, mais se reproduit inévitable au fond et ne se corrige jamais. Même dans les plus expansives et sereines réminiscences des soirs d'automne de la maturité, même quand il semble le plus loin de Charles Munster et de Gaston de Germancé, quand il n'est plus que Maxime Odin, le doux railleur légèrement attendri, quand près de sa Séraphine, en d'aimables gronderies, il est assis sur le banc de l'allée des marronniers, le lendemain de sa nocturne enjambée au bassin des Salamandres; quand se multiplient et se diversifient à ravir sous son récit les plus rougissantes scènes adolescentes et (idéal du premier désir!) ce bouquet de cerises malicieusement promené sur les lèvres de celui qu'on croit endormi; lorsque véritablement il paraît ne plus vouloir emprunter de ses précédents romans trop ensanglantés que les souriantes prémices ou les douleurs embellies, comme étaient dans Thérèse Aubert les adieux à la Butte des Rosiers et ce baiser à travers les feuilles d'une rose; quand donc on se croit assuré qu'il en est là, tout d'un coup... qu'est-ce? méfiez-vous, attendez!... le procédé final n'a pas changé; l'adorable idylle, la pastorale enchantée, tout amoureusement tressée qu'elle semble, va se trancher net encore à la Werther ou à la Werthérie, sinon par un coup de pistolet, au moins par une petite vérole qui tue, par un anévrisme qui rompt, par une convulsion délirante; Séraphine, Thérèse, Clémentine, Amélie, Cécile, Adèle, toutes ces amantes qu'il a touchées au front, elles en sont là; il a comme résumé leur destin en un seul dans ces Stances mélodieuses, où du moins le rhythme et l'image ont tout revêtu et adouci:

Elle était bien jolie, au matin, sans atours,

De son jardin naissant visitant les merveilles,

Dans leur nid d'ambroisie épiant les abeilles,

Et du parterre en fleurs suivant les longs détours.

Elle était bien jolie, au bal de la soirée,