Le fait principal de ces premières années de la vie de Corneille est sans contredit sa passion, et le caractère original de l'homme s'y révèle déjà. Simple, candide, embarrassé et timide en paroles; assez gauche, mais fort sincère et respectueux en amour, Corneille adore une femme auprès de laquelle il échoue, et qui, après lui avoir donné quelque espoir, en épouse un autre. Il nous parle lui-même d'un malheur qui a rompu le cours de leurs affections; mais le mauvais succès ne l'aigrit pas contre sa belle inhumaine, comme il l'appelle:

Je me trouve toujours en état de l'aimer;

Je me sens tout ému quand je l'entends nommer;

. . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . .

Et, toute mon amour en elle consommée,

Je ne vois rien d'aimable après l'avoir aimée.

Aussi n'aimé-je rien; et nul objet vainqueur

N'a possédé depuis ma veine ni mon coeur.

Ce n'est que quinze ans après, que ce triste et doux souvenir, gardien de sa jeunesse, s'affaiblit assez chez lui pour lui permettre d'épouser une autre femme; et alors il commence une vie bourgeoise et de ménage, dont nul écart ne le distraira au milieu des licences du monde comique auquel il se trouve forcément mêlé. Je ne sais si je m'abuse, mais je crois déjà voir en cette nature sensible, résignée et sobre, une naïveté attendrissante qui me rappelle le bon Ducis et ses amours, une vertueuse gaucherie pleine de droiture et de candeur comme je l'aime dans le vicaire de Wakefield; et je me plais d'autant plus à y voir ou, si l'on veut, à y rêver tout cela, que j'aperçois le génie là-dessous, et qu'il s'agit du grand Corneille[15].