Voilà comment on égale les prophètes sans les paraphraser; qu'on relise la quatorzième des secondes Méditations; qu'on relise en même temps dans les premières le dithyrambe intitulé Poésie sacrée, et qu'on le compare avec l'Épode du premier livre de Jean-Baptiste.

L'ode politique n'a aucun caractère dans Rousseau: il en partage la faute avec les événements et les hommes qu'il célèbre. La naissance du duc de Bretagne, la mort du prince de Conti, la guerre civile des Suisses en 1712, l'armement des Turcs contre Venise en 1715[33], la bataille même de Péterwaradin, tout cela eut dans le temps plus ou moins d'importance, mais n'en a presque aucune aux yeux de la postérité. Le poëte a beau se démener, se commander l'enthousiasme, se provoquer au délire, il en est pour ses frais, et l'on rit de l'entendre, à la mort du prince de Conti, s'écrier dans le pindarisme de ses regrets:

Peuples, dont la douleur aux larmes obstinée,

De ce prince chéri déplore le trépas,

Approchez, et voyez quelle est la destinée

Des grandeurs d'ici-bas.

Note 33:[ (retour) ] Il est juste pourtant de noter, dans l'ode aux princes chrétiens au sujet de cet armement, un écho retentissant et harmonieux des Croisades:

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Et des vents du midi la dévorante haleine

N'a consumé qu'à peine

Leurs ossements blanchis dans les champs d'Ascalon.

De nos jours, si féconds en grands événements et en grands hommes, il en est advenu tout autrement. De simples naissances, de simples morts de princes et de rois ont été d'éclatantes leçons, de merveilleux compléments de fortune, des chutes ou des résurrections d'antiques dynasties, de magnifiques symboles des destinées sociales. De telles choses ont suscité le poëte qui les devait célébrer; l'ode politique a été véritablement fondée en France; les Funérailles de Louis XVIII en sont le chef-d'oeuvre.

Rousseau ne s'est pas contenté de mettre du pindarisme extérieur et de l'enthousiasme à froid dans ses odes politiques, pour tâcher d'en réchauffer les sujets: il a porté ces habitudes d'écolier jusque dans les pièces les plus personnelles et, pour ainsi dire, les plus domestiques. Le comte du Luc, son patron, tombe malade; Rousseau en est touché; il veut le lui dire et lui souhaiter une prompte convalescence, rien de mieux; c'était matière à des vers sentis et touchants; mais Rousseau aime bien mieux déterrer dans Pindare une ode à Hiéron, roi de Syracuse, qui, vainqueur aux jeux Pythiques par son coursier Phérénicus, n'a pu recevoir le prix en personne pour cause de maladie. Là les digressions mythologiques sur Chiron, Esculape, sont longues, naturelles et à leur place. Rousseau calque le dessein de la pièce et tâche d'en reproduire le mouvement. Dès le début, il voudrait nous faire croire qu'il est en lutte avec le génie comme avec Protée; mais tout cet attirail convenu de regard furieux, de ministre terrible, de souffle invincible, de tête échevelée, de sainte manie, d'assaut victorieux, de joug impérieux, ne trompe pas le lecteur, et le soi-disant inspiré ressemble trop à ces faux braves qui, après s'être frotté le visage et ébouriffé la perruque, se prétendent échappés avec honneur d'une rencontre périlleuse. Puis vient la comparaison avec Orphée et la prière aux trois soeurs filandières pour le comte du Luc; on y trouve quelques strophes assez touchantes, que La Harpe, d'ordinaire peu favorable à Jean-Baptiste, mais attendri cette fois comme Pluton, a jugées tout à fait dignes d'Orphée. Par malheur, ce qui glace aussitôt, c'est que le moderne Orphée nous raconte que

... jamais sous les yeux de l'auguste Cybèle