L'or paie, absout les attentats.

Partout, à la cour, à l'armée,

Règne un dédain de renommée

Qui fait la chute des États;

soit qu'il prélude à ses hymnes républicains dans les soirées du ministère Calonne; soit même qu'en des temps horribles, auxquels ses chants furent trop mêlés[38], et dont il n'eut pas le courage de se séparer hautement, il exhale dans le silence cette ode touchante, dont le début, imité d'un psaume, ressemble à quelque chanson de Béranger:

Prends les ailes de la colombe,

Prends, disais-je à mon âme, et fuis dans les déserts[39].

Note 38:[ (retour) ] Il y a de vilains vers de lui sur Marie-Antoinette; on ne les a pas compris dans ses oeuvres. Ils parurent en brochure vers l'an III; on y lit:

Oh! que Vienne aux Français fit un présent funeste!

Toi qui de la Discorde allumas le flambeau,

Reine que nous donna la colère céleste,

Que la foudre n'a-t-elle embrasé ton berceau!

Les suivants, pires encore, sont trop atroces pour que je les transcrive. Le jour où le roi lui avait accordé une pension, il avait pourtant fait un quatrain de remercîment qui finissait ainsi:

Larmes, que n'avait pu m'arracher le malheur,

Coulez pour la reconnaissance!

Une strophe de lui préluda à la violation des tombes de Saint-Denis et sembla directement la provoquer.

Purgeons le sol des patriotes,

Par les rois encore infecté:

La terre de la liberté

Rejette les os des despotes.

De ces monstres divinisés

Que tous les cercueils soient brisés!

Que leur mémoire soit flétrie!

Et qu'avec leurs mânes errants

Sortent du sein de la patrie

Les cadavres de ces tyrans!

Tandis que Le Brun écrivait ces horreurs en 93, David ne craignait pas de peindre Marat. Ces Rois de la lyre et du savant pinceau, qu'avait chantés André Chénier, étaient tous deux apostats de cette amitié sainte.

Note 39:[ (retour) ] De religion à proprement parler, et de rien qui y ressemble, Le Brun en avait même moins qu'il ne convenait à son temps. Il était là-dessus aussi sec et net que Volney. On lit en marge d'une édition de La Fontaine annotée par lui, à propos du poëme de la Captivité de saint Malc: «Ce petit poëme, quoique le sujet en soit pieux, est rempli d'intérêt, de vers heureux et de beautés neuves.»

Enfin, toutes les fois qu'il veut décrire l'enthousiasme lyrique et marquer les traits du vrai génie, Le Brun abonde en images éblouissantes et sublimes. Si Corneille en personne se fût adressé à Voltaire, il n'eût pas, certes, plus dignement parlé que Le Brun ne l'a fait en son nom. Il faut voir encore comme en toute occasion le poëte a conscience de lui-même, comme il a foi en sa gloire, et avec quelle sécurité sincère, du milieu de la tourbe qui l'importune, il se fonde sur la justice des âges: