D'une féconde idée étale la richesse,
Faisant briller partout de la diversité
Et ne tombant jamais dans un air répété;
Mais un peintre commun trouve une peine extrême
A sortir dans ses airs de l'amour de soi-même.
De redites sans nombre il fatigue les yeux,
Et, plein de son image, il se peint en tous lieux.
Notre poëte caractérisait, sans y songer, le génie lyrique qui, du reste, n'était pas développé et isolé de son temps comme depuis. La Fontaine, qui en avait de naïves effusions, y associait une remarquable faculté dramatique qu'il mit si bien en jeu dans ses fables. Racine, génie admirablement heureux et proportionné, capable de tout dans une belle mesure, aurait excellé à se chanter, à se soupirer et à se décrire, si ç'avait été la mode alors, de même qu'en se tournant à la réalité du dehors, il aurait excellé au portrait, à l'épigramme fine et à la raillerie, comme cela se voit par la lettre à l'auteur des Imaginaires. Les Plaideurs trahissent en lui la vocation la plus opposée à celle d'Esther. Son principal talent naturel était pourtant, je le crois, vers l'épanchement de l'élégie; mais on ne peut trop le décider, tant il a su convenablement s'identifier avec ses nobles personnages, dans la région mixte, idéale et modérément dramatique, où il se déploie à ravir.
Une marque souveraine du génie dramatique fortement caractérisé, c'est, selon moi, la fécondité de production, c'est le maniement de tout un monde qu'on évoque autour de soi et qu'on peuple sans relâche. J'ai cherché à soutenir ailleurs que chaque esprit sensible, délicat et attentif, peut faire avec soi-même, et moyennant le souvenir choisi et réfléchi de ses propres situations, un bon roman, mais un seul; j'en dirai presque autant du drame. On peut faire jusqu'à un certain point une bonne comédie, un bon drame, en sa vie; témoin Gresset et Piron. C'est dans la récidive, dans la production facile et infatigable, que se déclare le don dramatique. Tous les grands dramatiques, quelques-uns même fabuleux en cela, ont montré cette fertilité primitive de génie, une fécondité digne des patriarches. Voilà bien la preuve du don, de ce qui n'est pas explicable par la seule observation sagace, par le seul talent de peindre: faculté magique de certains hommes, qui, enfants, leur fait jouer des scènes, imiter, reproduire et inventer des caractères avant presque d'en avoir observé; qui plus tard, quand la connaissance du monde leur est venue, réalise à leur gré des originaux en foule, qu'on reconnaît pour vrais sans les pouvoir confondre avec aucun des êtres déjà existants, l'inventeur s'effaçant et se perdant lui-même dans cette foule bruyante, comme un spectateur obscur. L'ingénieux critique allemand Tieck a essayé de discerner la personne de Shakspeare dans quelques profils secondaires de ses drames, dans les Horatio; les Antonio, aimables et heureuses figures. On a cru voir ainsi la physionomie bienveillante de Scott dans les Mordaunt Morton et autres personnages analogues de ses romans[14]. On ne peut même en conjecturer autant pour Molière.
Note 14:[ (retour) ] Le jugement qui suit, sur Walter Scott, revient assez naturellement ici: «C'était, dans le roman, un de ces génies qu'on est convenu d'appeler impartiaux et désintéressés, parce qu'ils savent réfléchir la vie comme elle est en elle-même, peindre l'homme dans toutes les variétés de la passion ou des circonstances, et qu'ils ne mêlent en apparence à ces peintures et à ces représentations fidèles rien de leur propre impression ni de leur propre personnalité. Ces sortes de génies, qui ont le don de s'oublier eux-mêmes et de se transformer en une infinité de personnages qu'ils font vivre, parler et agir en mille manières pathétiques ou divertissantes, sont souvent capables de passions fort ardentes pour leur propre compte, quoiqu'ils ne les expriment jamais directement. Il est difficile de croire, par exemple, que Shakspeare et Molière, les deux plus hauts types de cette classe d'esprits, n'aient pas senti avec une passion profonde et parfois amère les choses de la vie. Il n'en a pas été ainsi de Scott, qui, pour être de la même famille, ne possédait d'ailleurs ni leur vigueur de combinaison, ni leur portée philosophique, ni leur génie de style. D'un naturel bienveillant, facile, agréablement enjoué; d'un esprit avide de culture et de connaissances diverses; s'accommodant aux moeurs dominantes et aux opinions accréditées; d'une âme assez tempérée, autant qu'il semble; habituellement heureux et favorisé par les conjonctures, il s'est développé sur une surface brillante et animée, atteignant sans effort à celles de ses créations qui doivent rester les plus immortelles, y assistant pour ainsi dire avec complaisance en même temps qu'elles lui échappaient, et ne gravant nulle part sur aucune d'elles ce je ne sais quoi de trop âcre et de trop intime qui trahit toujours les mystères de l'auteur. S'il s'est peint dans quelque personnage de ses romans, ç'a été dans des caractères comme celui de Morton des Puritains, c'est-à-dire dans un type pâle, indécis, honnête et bon.»